{"id":363,"date":"2025-05-29T22:48:05","date_gmt":"2025-05-29T20:48:05","guid":{"rendered":"https:\/\/yvanleclerc.org\/?p=363"},"modified":"2025-07-24T19:25:27","modified_gmt":"2025-07-24T17:25:27","slug":"ecrire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/2025\/05\/29\/ecrire\/","title":{"rendered":"\u00c9crire"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>De quoi \u00e9crire<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>De quoi \u00e9crire, disait la ma\u00eetresse, pour ses filles, \u00e0 l\u2019insu de leur m\u00e8re.<br>De quoi \u00e9crire, \u00e0 son p\u00e8re, sur son lit, \u00e0 l\u2019agonie, pour qu\u2019il signe.<br>De quoi \u00e9crire, \u00e0 la m\u00e8re, qui recopiait notre p\u00e8re, et chaque jour sur sa ligne de calendrier \u00e0 l\u2019ancienne\u00a0: j\u2019ai bien dormi, Dieu aussi.<br>De quoi \u00e9crire\u00a0: un Rodhia dans la poche, 105 x 148, un crayon. (Sans date)<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dans <em>Le Lambeau <\/em>de Philippe Lan\u00e7on<\/strong> (Gallimard, 2018), qu\u2019on lit pour l\u2019histoire et l\u2019Histoire, on tombe sur des mises en abyme de l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame, comment \u00e9crire l\u2019\u00e9v\u00e9nement qu\u2019il a v\u00e9cu, et sur quel support quand on est priv\u00e9 de la parole&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si \u00e9crire consiste \u00e0 imaginer tout ce qui manque, \u00e0 substituer au vide un certain ordre, je n\u2019\u00e9cris pas&nbsp;: comment pourrais-je cr\u00e9er la moindre fiction alors que j\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9t\u00e9 aval\u00e9 par une fiction&nbsp;? Comment b\u00e2tir un ordre quelconque sur de telles ruines&nbsp;? Autant demander \u00e0 Jonas d\u2019imaginer qu\u2019il vit dans le ventre d\u2019une baleine au moment o\u00f9 il vit dans le ventre d\u2019une baleine. Je n\u2019ai pas besoin d\u2019\u00e9crire pour mentir, imaginer, transformer ce qui m\u2019a travers\u00e9. Le vivre m\u2019a suffi. Et, cependant, j\u2019\u00e9cris&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;93). C\u2019est que vivre ne suffit pas quand on a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 pour mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme Georges Perros atteint d\u2019un cancer \u00e0 la gorge, il \u00e9crit sur une ardoise magique\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9puise ce dont je parle, j\u2019efface ce que j\u2019\u00e9cris. Je ressemble \u00e0 l\u2019artiste Marcel Broodthaers dans ce petit film muet, en noir et blanc, qu\u2019il a tourn\u00e9 en 1969 et intitul\u00e9 <em>La Pluie. <\/em>Broodthaers est assis derri\u00e8re une caisse, sur laquelle se trouvent un encrier et une feuille de papier blanc. Il \u00e9crit je ne sais quoi avec le plus grand s\u00e9rieux, et il l\u2019\u00e9crit sous une pluie battante. Les phrases sont aussit\u00f4t dilu\u00e9es, mais Broodthaers continue, avec calme, \u00e0 en \u00e9crire d\u2019autres, aussit\u00f4t effac\u00e9es. C\u2019est l\u2019un de mes films pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s\u00a0\u00bb (p.\u00a0278). Plut\u00f4t l\u2019\u00e9crit qui s\u2019envole comme la parole, et ne reste pas\u00a0: \u00ab\u00a0Le silence s\u2019est install\u00e9 au c\u0153ur des dialogues avec mes rares visiteurs et soignants. Je vis avec un carnet et une petite ardoise. Ils parlent, j\u2019\u00e9cris. Ils parlent assez peu, car \u00e9crire, c\u2019est lent. \u00c0 quoi pensent-ils en attendant des r\u00e9ponses qui prennent leur temps, comme des tortillards ou des cocottes en salle de bains\u00a0? L\u2019affaire serait moins dr\u00f4le si je n\u2019\u00e9tais pas, d\u2019ordinaire, un \u00e9pouvantable bavard. Je pr\u00e9f\u00e8re l\u2019ardoise au carnet, car tout ce qui est \u00e9crit, comme la parole non enregistr\u00e9e, est aussit\u00f4t effac\u00e9. Pour qui \u00e9crit d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre depuis plus de trente ans, n\u2019imaginant pas ma vie sans traces venues du bout des doigts soudain noircis par le feutre, ce n\u2019est pas rien. D\u2019autant que j\u2019essaie de m\u2019appliquer. Quitte \u00e0 \u00e9crire sur le sable d\u2019une ardoise Velleda, autant le faire avec des phrases justes, pr\u00e9cises, m\u00fbries par l\u2019instant et l\u2019\u00e9motion in\u00e9vitablement contenue, des phrases pour ainsi dire muettes et destin\u00e9es \u00e0 rejoindre l\u2019oubli dont l\u2019\u00e9v\u00e9nement les fait, pour une minute, sortir. Il faut croire que les phrases effac\u00e9es ont leur orgueil\u00a0: elles se contentent de se faire regretter, chass\u00e9es par d\u2019autres\u00a0\u00bb (p.\u00a0362). (Juin 2025)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Sensation, depuis toujours, de <strong>vivre dans une fiction<\/strong>. Ce que j\u2019appelle\u00a0: ne pas \u00eatre au monde. Ce qui m\u2019arrive arrive \u00e0 un personnage qui n\u2019est pas moi, mais quelqu\u2019un dont je peux, dont je pourrai plus tard raconter l\u2019histoire. Hier, Francine M. me parlait d\u2019elle, et imm\u00e9diatement, comme en traduction simultan\u00e9e, ses paroles se transposaient en sc\u00e8ne de roman. D\u2019o\u00f9 une grande faiblesse\u00a0: une vie d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e, pas vraiment v\u00e9cue\u00a0; et une grande force, car rien ne m\u2019atteint vraiment puisque je peux toujours en faire de la litt\u00e9rature, m\u00eame si c\u2019est grave, surtout si c\u2019est grave. M. me disait\u00a0: \u00ab\u00a0Je te croyais bon. Tu n\u2019es qu\u2019indiff\u00e9rent.\u00a0\u00bb Est-ce que je n\u2019ai pas provoqu\u00e9 certains drames pour en tirer mati\u00e8re \u00e0 \u00e9crire\u00a0? (Mai 2025)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Pendant de nombreuses ann\u00e9es, <strong>tentative d\u2019\u00e9crire mal<\/strong>, comme un analphab\u00e8te, en prenant la place de ceux qui n\u2019ont pas fait d\u2019\u00e9tudes, surtout pas d\u2019\u00e9tudes litt\u00e9raires. Un style qui n\u2019en serait pas un, une nouvelle \u00ab\u00a0\u00e9criture blanche\u00a0\u00bb, comme on disait dans les ann\u00e9es 60, un \u00ab\u00a0style sans style\u00a0\u00bb. Mais tout de m\u00eame, avec la coquetterie de faire sentir que je savais \u00e9crire, que je faisais encore de la litt\u00e9rature, sans rh\u00e9torique ni acad\u00e9misme. (Avril 2025)<\/p>\n\n\n\n<p>De temps en temps, <strong>retour au stylo plume<\/strong> pour me ressourcer dans l\u2019encre (noire, jamais bleue, pourquoi&nbsp;?), le papier, quadrill\u00e9 ou lign\u00e9 mais pas blanc uni, pas de A4, mais des petits formats, l\u2019\u00e9criture manuelle, le <em>ductus<\/em>, mot que j\u2019ai trouv\u00e9 chez Barthes, qui signifie la pression de la main sur la plume, pour faire (autrefois) des pleins et des d\u00e9li\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019encrier magique in\u00e9puisable<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Extrait du catalogue William Th\u00e9ry, f\u00e9vrier 2020<\/p>\n\n\n\n<p>24. <strong>Jean-Georges HACHETTE <\/strong>[Paris, 1838-1892], \u00e9diteur, fils de Louis Hachette. Lettre [autographe ?] sign\u00e9e, Paris, 24&nbsp;mai 1875, \u00e0 MM.&nbsp;Rapha\u00ebl Delorme &amp; Cie, n\u00e9gociants \u00e0 Toulouse&nbsp;; 1&nbsp;page in-4\u00b0, en-t\u00eate <em>Librairie Hachette et Cie\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Nous avons le regret de ne pouvoir accueillir la r\u00e9clamation qui fait l\u2019objet de votre lettre du 22 courant. Nous ne sommes ni les Inventeurs ni les fabricants de l\u2019Encrier magique. Nous avons seulement consenti \u00e0 nous charger de la vente de ce produit et nous l\u2019avons fait en connaissance de cause, c\u2019est-\u00e0-dire apr\u00e8s nous \u00eatre assur\u00e9s de sa bonne qualit\u00e9, qui serait attest\u00e9e au besoin par les r\u00e9sultats obtenus tant en France que dans les pays \u00e9trangers o\u00f9 nous avons trait\u00e9 avec des concessionnaires. Ces raisons ne nous emp\u00eacheraient certainement pas de faire droit \u00e0 une r\u00e9clamation que nous jugerions fond\u00e9e&nbsp;; mais tel ne para\u00eet point \u00eatre le cas de la v\u00f4tre puisque l\u2019inconv\u00e9nient dont vous vous plaignez ne se serait certainement pas produit si vous aviez eu la pr\u00e9caution d\u2019entretenir l\u2019eau de vos appareils \u00e0 un niveau suffisant pour pr\u00e9venir les chocs de plume dont la r\u00e9p\u00e9tition incessante a d\u00fb n\u00e9cessairement amener \u00e0 la longue la perforation du fond de l\u2019Encrier.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Pour ce qui est du papier timbr\u00e9 dont vous nous menacez, nous serons certainement oblig\u00e9s de le recevoir si vous tenez \u00e0 nous en envoyer, mais nous croyons qu\u2019il ne nous sera pas difficile de repousser une pr\u00e9tention aussi peu justifi\u00e9e que la v\u00f4tre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Agr\u00e9ez, Messieurs, nos civilit\u00e9s<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Hachette.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Selon une r\u00e9clame parue dans la presse en 1873, cet \u00ab&nbsp;Encrier magique in\u00e9puisable&nbsp;\u00bb consistait en un <em>\u00ab&nbsp;appareil g\u00e9n\u00e9rateur d\u2019encre pour les besoins de tous les jours, pendant plus de cent ans&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/em>! Nous ne r\u00e9sistons pas au plaisir de citer l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de la notice publicitaire&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;S\u2019il est une invention aussi ing\u00e9nieuse que pratique, c\u2019est sans contredit celle de l\u2019encrier magique. En effet, avec ce petit appareil, aucun des inconv\u00e9nients si nombreux attach\u00e9s aux encriers usuels ne peut se produire. Pas d\u2019encre qui s\u00e8che ou s\u2019alt\u00e8re \u00e0 l\u2019air, pas de nettoyage, ni d\u2019oxydation des plumes. Quelques gouttes d\u2019eau vers\u00e9es, de temps en temps, dans l\u2019encrier magique suffisent pour obtenir ind\u00e9finiment une encre excellente, d\u2019une limpidit\u00e9 parfaite et du plus beau noir. Brevet\u00e9 en France et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Prix&nbsp;: 5&nbsp;francs, chez les principaux papetiers et libraires.&nbsp;\u00bb CURIOSIT\u00c9. <\/em>30&nbsp;\u20ac.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lire comme on \u00e9crit<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai peu lu, je lis lentement. Silencieusement, \u00e0 la vitesse d\u2019une lecture orale. J\u2019entends les mots, comme si je les pronon\u00e7ais \u00e0 mesure, j\u2019articule en lisant, ou comme si quelqu\u2019un d\u2019autre les disait \u00e0 ma place, me les dictait. Je ne suis pas seul quand je lis \u00e0 voix basse&nbsp;: il y a un tiers, quelqu\u2019un qui me lit ou \u00e0 qui je lis. La lecture est une op\u00e9ration \u00e0 trois.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois me souvenir que les sp\u00e9cialistes de l\u2019alphab\u00e9tisation appellent ce ph\u00e9nom\u00e8ne la subvocalisation. En effet, wikipedia confirme et donne la d\u00e9finition\u00a0: \u00ab\u00a0La subvocalisation est le ph\u00e9nom\u00e8ne consistant \u00e0 prononcer mentalement les mots lus lors d\u2019une lecture silencieuse.\u00a0\u00bb Le premier r\u00e9sultat de la recherche conduit vers un blog de lecture rapide qui donne des conseils pour \u00ab\u00a0en finir avec la subvocalisation\u00a0\u00bb, cette \u00ab\u00a0tare\u00a0\u00bb. Le cinqui\u00e8me \u00ab\u00a0truc tout simple\u00a0\u00bb est ainsi formul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Comptez tout haut pendant la lecture(1, 2, 3, 4, 1, 2, \u2026). Ceci a pour objectif de vous faire perdre l\u2019habitude de prononcer les mots. Par contre il faudra ensuite vous faire perdre l\u2019habitude de compter tout haut en lisant\u2026\u00a0\u00bb (Avril 2022)<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9crire sur<\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire tout court, intransitif, c\u2019est faire l\u2019exp\u00e9rience de la perte du support, dans le noir, on avance sous savoir o\u00f9 on met les pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, par peur, ceux qui savent \u00e9crire se replient le plus souvent sur la lecture et l\u2019\u00e9criture critique. Ils \u00e9crivent sur les livres des autres, en terrain solide. \u00c9criture transitive. L\u00e0, on sait quelque chose. Mais ce n\u2019est pas \u00e9crire. (Novembre 2018)<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vital <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si ce n\u2019est pas une question de vie ou de mort, ne pas \u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>Si on peut vivre sans \u00e9crire, alors ne pas \u00e9crire. Se contenter de vivre, c\u2019est suffisant.<\/p>\n\n\n\n<p>Autrefois, je pensais qu\u2019il fallait beaucoup vivre avant d\u2019\u00e9crire\u00a0; que l\u2019\u00e9lan s\u2019arr\u00eatait vite parce que je n\u2019avais pas assez v\u00e9cu. Mais vivre ne suffit pas. (Juillet 2018)<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les mots d\u00e9plac\u00e9s, ou comment on vient \u00e0 la litt\u00e9rature <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Une place pour chaque chose et chaque chose \u00e0 sa place<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019instituteur \u00e9crivit la morale au tableau, comme chaque matin, de sa belle \u00e9criture ronde et norm\u00e9e qui se transmettait \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale.<\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants la copi\u00e8rent sur le cahier du jour, en imitant l\u2019\u00e9criture ronde du ma\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis vint une petite le\u00e7on pour expliquer la morale, avec des exemples pris dans la vie de tous les jours&nbsp;: l\u2019enfant bien ordonn\u00e9 qui retrouvait ses affaires, et l\u2019enfant qui perdait tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la petite t\u00eate blonde d\u2019un \u00e9l\u00e8ve appliqu\u00e9, la le\u00e7on rentrait par la s\u00e9duction de la phrase&nbsp;; elle se repliait sur elle-m\u00eame, elle se regardait dans un miroir pos\u00e9e au beau milieu&nbsp;; une place pour chaque mot et chaque mot \u00e0 sa place&nbsp;; les mots disaient qu\u2019il fallait de l\u2019ordre pour s\u2019y retrouver, les mots montraient l\u2019ordre des choses. Il s\u2019\u00e9bahissait que la morale dise les choses et les places, et que les mots occupent la bonne place dans une phrase bien rang\u00e9e, comme la chambre de l\u2019enfant ordonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se dit que sa vie serait l\u00e0&nbsp;: m\u00eame s\u2019il ne rangeait pas les affaires de sa chambre, il mettrait de l\u2019ordre dans les mots, il leur ferait une place, une juste place&nbsp;; il arrangerait les mots pour leur faire dire comment les choses doivent \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019en classe de 6e, il oublia qu\u2019il s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 rendez-vous avec les mots. On lui fit lire Alphonse Daudet, <em>Les Lettres de mon moulin<\/em>. Il connaissait d\u00e9j\u00e0 la petite ch\u00e8vre de M.&nbsp;Seguin, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants (l\u2019institutrice l\u2019avait dessin\u00e9e au tableau avec des craies de couleurs), son ennui de l\u2019herbe fade et sa vaillance de petite ch\u00e8vre sauvage, vaincue mais pas soumise. Une petite phrase l\u2019attendait dans une autre <em>Lettre<\/em>, \u00ab&nbsp;En Camargue. I. Le d\u00e9part&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;La cloche sonne&nbsp;; nous partons. Avec la triple vitesse du Rh\u00f4ne, de l\u2019h\u00e9lice, du mistral, les deux rivages se d\u00e9roulent.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il la relut et la relut, sans percer d\u2019abord son myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Avec la triple vitesse du Rh\u00f4ne, de l\u2019h\u00e9lice, du mistral\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Comment pouvait-on additionner le Rh\u00f4ne, qui est un fleuve, l\u2019h\u00e9lice fabriqu\u00e9e par les hommes pour faire avancer les bateaux, et le mistral, qu\u2019une note en bas de page d\u00e9finissait pour les petits \u00e9coliers du Nord&nbsp;? Et pourtant, cet Alphonse Daudet qui envoyait de son moulin des lettres \u00e0 ses amis parisiens faisait tenir l\u2019eau, le m\u00e9tal et le vent dans sa main et il les ajoutait pour obtenir la somme d\u2019une \u00ab&nbsp;triple vitesse&nbsp;\u00bb. On n\u2019additionne pas des choux et des carottes, disait le professeur de math\u00e9matiques, on ne pouvait que lui donner raison, et voici qu\u2019un mauvais \u00e9l\u00e8ve en calcul posait l\u2019op\u00e9ration avec des signes <em>plus<\/em> entre des choses qui n\u2019allaient pas ensemble&nbsp;; et on ne pouvait pas lui donner tort de d\u00e9sob\u00e9ir aux r\u00e8gles du calcul. Apr\u00e8s les mots mis \u00e0 leur place et une place pour chaque mot, la t\u00eate moins petite et moins blonde d\u00e9couvrait l\u00e0 plusieurs mots mis dans le m\u00eame panier.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, il ach\u00e8terait un moulin, il en d\u00e9logerait les lapins et il \u00e9crirait \u00e0 ses amis de belles phrases \u00e9conomiques dans lesquelles il dirait trois choses en une seule.<\/p>\n\n\n\n<p>Il grandit. Il ne lisait plus. Les livres ne lui apprenaient rien sur sa vie. Ils racontaient des histoires. Pas la sienne. S\u2019il ouvrait un livre au hasard et lisait une phrase, ce n\u2019\u00e9tait jamais celle qui lui convenait, et il partait en qu\u00eate de <em>la<\/em> phrase qui le d\u00e9finirait tout entier, du mot unique qui le r\u00e9sumerait. Ce n\u2019\u00e9tait pas un r\u00e9cit qu\u2019il cherchait, mais une image, fixe comme une certitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se remit \u00e0 lire, des livres de son \u00e2ge mais il s\u2019ennuyait, des livres en dessous de son \u00e2ge qu\u2019il pensait pouvoir \u00e9crire facilement, des livres au-dessus de son \u00e2ge auxquels il ne comprenait rien&nbsp;: ceux-l\u00e0 contenaient un myst\u00e8re. Dans l\u2019un de ces grimoires, herm\u00e9tiquement clos comme les vieux livres de messes \u00e0 fermoirs d\u2019argent, il d\u00e9couvrit \u00ab&nbsp;l\u2019absente de tout bouquet&nbsp;\u00bb. Il vit que c\u2019\u00e9tait une fleur, sans discussion possible, et pourtant ce n\u2019\u00e9tait pas une fleur, puisqu\u2019elle ne se trouvait nulle part. Dans une belle chanson d\u2019autrefois, il entendit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Non, je ne me souviens plus du nom du bal perdu.&nbsp;\u00bb Le bal \u00e9tait deux fois perdu, sans nom et sans avoir laiss\u00e9 de souvenir. Les mots pouvaient donc dire que les choses n\u2019existaient pas&nbsp;; ils pouvaient faire exister les choses en nommant leur absence&nbsp;; ils creusaient des trous noirs dans le ciel o\u00f9 les constellations dessinaient des formes reconnaissables. Avec des notes de musique, on entend toujours des sons. Les silences, bien s\u00fbr, mais une note ne pourra jamais faire entendre <em>l\u2019absente de tout concert<\/em>. Avec des lignes et des couleurs, le peintre donne \u00e0 voir quelque chose, f\u00fbt-ce un carr\u00e9 blanc sur fond blanc ou un carr\u00e9 noir sur fond blanc. Une couleur ne peut pas dire <em>l\u2019absente de toute palette<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, il regarda autrement les mots, comme des b\u00eates retorses qui se cachent en se montrant, et qui montrent en cachant, qui peuvent dire l\u2019inverse de ce qu\u2019ils disent, qui peuvent creuser du manque dans la pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p>Il formait des phrases avec des mots n\u00e9gatifs, plac\u00e9s dans des constructions o\u00f9 se multipliaient les <em>ne\u2026 pas<\/em>, <em>ne\u2026 point<\/em>, <em>ne\u2026 que<\/em>. Il privil\u00e9giait les figures de l\u2019absence, du moindre sens, la pr\u00e9t\u00e9rition, la litote, l\u2019antiphrase.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019aper\u00e7ut un jour que toute figure porte <em>pr\u00e9sence et absence<\/em>. Toutes les Cassandre annoncent de mauvaises nouvelles en proclamant qu\u2019elles ne sont pas la rose \u00e0 laquelle le po\u00e8te les compare.<\/p>\n\n\n\n<p>Il suffit d\u2019\u00e9crire un mot, n\u2019importe lequel, au hasard, pour entamer le deuil compliqu\u00e9 de la chose. Alors, il ne s\u2019arr\u00eata plus de lire et d\u2019\u00e9crire, \u00e0 la recherche de la chose perdue.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9finitivement, les mots n\u2019\u00e9taient plus \u00e0 leur place, dans le d\u00e9sordre du monde. (2013)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai beaucoup \u00e9crit, et tout d\u00e9truit \u00e0 mesure.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9crivais pour d\u00e9truire, d\u2019abord ce dont je parlais, ensuite les pages. Je d\u00e9truisais les traces de la destruction, pour qu\u2019il ne reste rien, ni de la chose, ni du t\u00e9moignage sur la chose. Chasse morne, pour \u00e9liminer. Une chose \u00e9crite \u00e9tait une chose biff\u00e9e. Une chose dite, une chose tue, tu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, je n\u2019\u00e9cris plus. La destruction int\u00e9rieure me suffit. Et j\u2019ai compris que les choses existaient sans nous, en dehors de nous, qu\u2019elles nous pr\u00e9c\u00e8dent et nous survivront, et que l\u2019\u00e9criture n\u2019a pas d\u2019effet imm\u00e9diat et visible sur leur consistance. (D\u00e9cembre 2002)<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les instruments de l\u2019\u00e9criture<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Grande importance, toujours. \u00c0 tel point que j\u2019accusais les mauvais outils de mon impuissance \u00e0 \u00e9crire. Pendant toute ma jeunesse, et m\u00eame apr\u00e8s, j\u2019ai cherch\u00e9 le stylo id\u00e9al, ni trop dur ni trop souple, qui glisserait bien sur le papier, qui \u00e9crirait presque tout seul. Impossibilit\u00e9 d\u2018\u00e9crire avec une pointe bic. Fascination par l\u2019\u00e9criture des autres, au sens de graphie&nbsp;: r\u00e9pondant \u00e0 J.-P.&nbsp;R., je me surprenais \u00e0 imiter son style mais aussi la fa\u00e7on de tracer les lettres. Mim\u00e9tisme litt\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>Malaise devant la rature, la souillure de l\u2019\u00e9crit. \u00c9colier, je ne barrais pas ce qui \u00e9tait faux&nbsp;: je mettais entre parenth\u00e8ses (c\u2019\u00e9tait avant l\u2019invention du blanco). Le professeur avait beau rappeler que la parenth\u00e8se n\u2019\u00e9tait pas un signe de suppression, je persistais \u00e0 ne pas raturer.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ordinateur a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 pour moi&nbsp;: un texte toujours propre, un \u00e9cran limpide qui, comme l\u2019eau, absorbe tous les remous des pierres jet\u00e9es sans rien retenir. Mon int\u00e9r\u00eat pour les manuscrits bien ratur\u00e9s&nbsp;: fascin\u00e9 par les ratures des autres. Moi scripturalement correct&nbsp;: ne pas laisser de traces du travail.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes femmes m\u2019offrent des instruments pour \u00e9crire. M** et les deux Mont-Blanc. P* et les pinceaux japonais. Et des carnets. (21 mai 1998).<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De quoi \u00e9crire De quoi \u00e9crire, disait la ma\u00eetresse, pour ses filles, \u00e0 l\u2019insu de leur m\u00e8re.De quoi \u00e9crire, \u00e0 son p\u00e8re, sur son lit, \u00e0 l\u2019agonie, pour qu\u2019il signe.De quoi \u00e9crire, \u00e0 la m\u00e8re, qui recopiait notre p\u00e8re, et chaque jour sur sa ligne de calendrier \u00e0 l\u2019ancienne\u00a0: j\u2019ai bien dormi, Dieu aussi.De quoi [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[41,2],"tags":[],"class_list":["post-363","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecrire","category-je"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/363","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=363"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/363\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":476,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/363\/revisions\/476"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=363"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=363"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=363"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}