{"id":346,"date":"2025-05-29T22:14:50","date_gmt":"2025-05-29T20:14:50","guid":{"rendered":"https:\/\/yvanleclerc.org\/?p=346"},"modified":"2025-05-29T22:23:25","modified_gmt":"2025-05-29T20:23:25","slug":"quoi-dautre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/2025\/05\/29\/quoi-dautre\/","title":{"rendered":"Quoi d\u2019autre\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Premier texte de fiction publi\u00e9 sans pseudonyme<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><strong>C\u00f4t\u00e9 gauche<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019horrible d\u00e9s\u00e9quilibre de l\u2019homme moderne qui baise une femme, par exemple la sienne, dont le sein gauche a \u00e9t\u00e9 mamectomis\u00e9. Je dis <em>gauche<\/em> car il est plus simple de se garder sur sa droite, et de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, le gauche, l\u2019homme moderne entend, pench\u00e9, dans ses c\u00f4tes \u00e0 lui, sans sein, le bruit du c\u0153ur de la femme dont il est d\u00e9sormais tr\u00e8s proche. C\u2019\u00e9tait ce m\u00eame d\u00e9s\u00e9quilibre qu\u2019il y a deux mille ans \u00e9prouvaient les hommes qui baisaient les Amazones, au sein volontairement br\u00fbl\u00e9 pour faciliter la tension de la fl\u00e8che \u00e0 son maximum. Mais les Amazones ne se laissaient pas baiser, sauf par les demi-dieux, peut-\u00eatre, ou par des \u00e9trangers de passage, et alors par derri\u00e8re, car la br\u00fblure du sein faisait mal, si la peau de b\u00eate de l\u2019homme y touchait.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un lit<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le lit y est-il&nbsp;? A le bien mesurer, le lit n\u2019est qu\u2019un rectangle (deux m\u00e8tres de long, 90 \u00e0 160 en largeur, selon les \u00e2ges), une surface en plusieurs couches superpos\u00e9es de literie, couvre-lit, couverture, draps, et un peu de profondeur qui se creuse sous le poids. Deux corps gisants s\u2019y tiennent \u00e0 l\u2019aise dans les plis, avec un vide au mitan. On se laisse choir dans son trou, l\u2019un sur l\u2019autre coll\u00e9s l\u00e0, puis chacun sa nuit, \u00e0 son bord. Les eaux montent, le lit roule, gite, penche, descend. (Tableau&nbsp;: les \u00e9nerv\u00e9s de Jumi\u00e8ges <em>sans guide iront o\u00f9 le fleuve les meine<\/em>, les deux fils punis d\u00e9rivant sur une eau jaune). Sans rame, ce sont les bras pendants qui font avancer. Le jour venu, on l\u2019amarre aux tables de nuit, o\u00f9 se retrouvent les menus objets de la veille. C\u00f4t\u00e9 homme, on a dispos\u00e9 de quoi noter les r\u00eaves nocturnes. Mais il n\u2019en restait le plus souvent rien, dans la dissolution de l\u2019aube. Il e\u00fbt fallu les attraper en plein sommeil, ou se faire r\u00e9veiller pour en jouir, et coucher sur un bout de papier les mots du r\u00eave. Au d\u00e9but, il suffisait d\u2019une liti\u00e8re jet\u00e9e \u00e0 terre, avec un oreiller de foug\u00e8res fra\u00eeches. Puis il avait repos\u00e9 dans des lits haut perch\u00e9s, bord\u00e9s sur les quatre c\u00f4t\u00e9s par du vide. Son id\u00e9al de lit serait un tr\u00e8s antique de style, taill\u00e9 dans le c\u0153ur de l\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique&nbsp;: les p\u00e8res des p\u00e8res des p\u00e8res y sont morts, les m\u00e8res ont souffert le mal d\u2019enfants. Pendant qu\u2019un lit (c\u2019est tout comme&nbsp;: on soul\u00e8ve la couverture, on se glisse entre deux trames blanches), l\u2019autre f\u00e9minin s\u2019endort sur la premi\u00e8re page. Lire engendre l\u2019insomnie, ou la maladie (l\u2019ivresse) du sommeil. Elle dort comme on boit, des heures noires d\u2019un alcool fort. Le battant de fer sonnait les coups, montant jusqu\u2019\u00e0 douze puis d\u00e9croissant. Une machine ronfle, de plus en plus lointaine. Au matin, tard, elle restait clou\u00e9e l\u00e0, m\u00e8ches d\u00e9faites, de la p\u00e2te comme de bois dans la langue, et demandait la couleur du ciel. C\u2019est ce qu\u2019ils ont fait de mieux, ensemble, dormir. La m\u00e8re tournait la t\u00eate au nord magn\u00e9tique, dans le sens des bonnes ondes, quelle que soit l\u2019orientation de la pi\u00e8ce, d\u00fbt-il, le lit, se placer sur une ligne biais\u00e9e. Dans la chambre \u00e0 part (chambre froide, occult\u00e9e, renferm\u00e9 sur ses odeurs, on ne p\u00e9n\u00e8tre pas), le p\u00e8re proc\u00e9dait \u00e0 la lev\u00e9e du corps, \u00e0 8&nbsp;: 00, qu\u2019il f\u00eet jour ou pas. Procuste, ou Procrustre, ou Damat\u00e8s, ou Polyp\u00e9mon, poss\u00e9dait, disait le livre sous le rond de la lampe, quatre noms et deux lits de fer. On le rencontrait sur la route qui va d\u2019Ath\u00e8nes \u00e0 M\u00e9gare. Sur le grand lit, il allongeait les petits; au pied du petit lit, il coupait ce qui d\u00e9passait des grands voyageurs. Vient toujours un moment o\u00f9 il faut se mettre au lit, au risque de s\u2019\u00e9tendre sur le sujet. Th\u00e9s\u00e9e, le h\u00e9ros, lui fit subir le m\u00eame supplice. Sur lequel des deux lits, le petit ou le grand, c\u2019est ce que le livre ne dit pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En verre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Toutes mes petites amies raffolent (c\u2019est un point commun, mon <em>type<\/em> il faut croire) d\u2019objets transparents qui exhibent leur m\u00e9canique int\u00e9rieure. Elles vivent dans un monde sans dedans ni dessous, elles n\u2019ont plus rien \u00e0 cacher.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre autres, la jeune femme pleine d\u2019avenir, pigiste \u00e0 ses heures, qu\u2019elle comptait au cadran d\u2019une grosse montre aux ressorts et aux rouages dent\u00e9s bien visibles, enregistrait les voix sur des cassettes en plastique transparent o\u00f9 d\u00e9filait \u00e0 vue la fine bande magn\u00e9tique. La call-girl travaillait avec un t\u00e9l\u00e9phone dont le socle et le combin\u00e9 en plexiglass d\u00e9voilaient leurs entrailles de fils, de puces et de contacts \u00e9lectroniques. Les poulies, les courroies, les engrenages, rien ne se dissimulait des appareils qui meublaient l\u2019ordinaire de la troisi\u00e8me, une femme d\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi dehors, jet\u00e9 devant, expos\u00e9 aux regards, j\u2019\u00e9tais l\u00e0, les habits d\u00e9faits \u00e0 mes pieds, la viande d\u00e9pec\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tal, d\u00e9bit\u00e9e en bas morceaux, perc\u00e9 jusqu\u2019au blanc de l\u2019os, dansant la gigue dans le reflet surexpos\u00e9 des glaces sans tain, des parois vitr\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi donc cherchant l\u2019ombre d\u2019une cloison, une \u00e9paisseur bien opaque derri\u00e8re laquelle d\u00e9rober ce qui ne se montre pas, au moins un verre d\u00e9poli, comme ces cabines de bain aux panneaux coulissants, qui laissent passer la lumi\u00e8re, mais ne permettent pas de cerner nettement le contour du corps qui s\u2019y douche, voyez-vous.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Relais<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Quand et o\u00f9, n\u2019importe, je l\u2019attends. Je tiens pr\u00eate une batterie de r\u00e9ponses adapt\u00e9es \u00e0 toutes les questions qu\u2019il peut poser, et cet arsenal est si complet qu\u2019il ne lui m\u00e9nage aucune possibilit\u00e9 d\u2019intervention en dehors des r\u00e9parties que j\u2019ai pr\u00e9vues. C\u2019est <em>ma<\/em> r\u00e9ponse qui provoquera <em>sa<\/em> question. Tu ne me poserais pas cette question si je n\u2019avais pas d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 la r\u00e9ponse ad\u00e9quate. Pas tu&nbsp;: <em>vous<\/em>. Je l\u2019attends l\u00e0 o\u00f9 il ignore que je suis, le front en alerte.<\/p>\n\n\n\n<p>Une supposition qu\u2019il ne pose pas de question, aucune \u00e9ventualit\u00e9 ne doit \u00eatre n\u00e9glig\u00e9e pour rendre le dispositif \u00e9tanche. Et s\u2019il lan\u00e7ait une interjection qui ne demande pas de r\u00e9ponse&nbsp;? Comme s\u2019il se parlait \u00e0 lui-m\u00eame, en mon absence. Moi alors accul\u00e9 au silence, car me manifester signifierait rien moins qu\u2019il a touch\u00e9 juste. Que je me sens vis\u00e9. De fait, son interjection serait une fausse question, le crochet du point d\u2019interrogation, en fin de phrase, simplement redress\u00e9 en trait droit,&nbsp;? d\u00e9tordu en&nbsp;!, comme \u00e7a. Dans cette \u00e9ventualit\u00e9, je pourrai extraire de ma giberne une phrase en r\u00e9serve, tourn\u00e9e en forme d\u2019exclamation pareillement. Nous dialoguerons, si cela peut s\u2019appeler dialogue, par exclamations altern\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Autre possibilit\u00e9&nbsp;: qu\u2019il se taise. Attendre qu\u2019il entame. Le premier qui parle a perdu.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sc\u00e9nario, c\u2019est de moi l\u2019id\u00e9e et l\u2019\u00e9criture, sa partie et la mienne. Je sais quel est son r\u00f4le, il est pr\u00e9visible. C\u2019est le secret de ma sup\u00e9riorit\u00e9&nbsp;: il est en tout pr\u00e9visible. Il jouera dans <em>ma<\/em> pi\u00e8ce sans savoir, et s\u2019il s\u2019\u00e9carte de l\u2019espace de jeu, il tombe dans le trou du souffleur. L\u2019ado que j\u2019\u00e9tais s\u2019\u00e9changeait des mots d\u2019amour, mais ce n\u2019\u00e9taient pas ceux qui venaient en pr\u00e9sence d\u2019Elle. D\u2019avoir \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s les rendaient inemployables.<\/p>\n\n\n\n<p>Il sera d\u00e9j\u00e0 dans le bureau quand j\u2019y entrerai, ou l\u2019inverse. A moins que nous nous pr\u00e9sentions tous deux chacun \u00e0 un bout du couloir, en m\u00eame temps, mais il y a peu de probabilit\u00e9 qu\u2019une telle co\u00efncidence, qui ne s\u2019est jamais produite en cinq ann\u00e9es de cohabitation, se r\u00e9alise le jour o\u00f9 il passe la main, d\u00e9finitivement. Peut-on dire que celui qui occupera le bureau avant l\u2019autre prendra l\u2019avantage&nbsp;? Ce que racontait la m\u00e8re de sa nuit de noces&nbsp;: le premier des deux qui se couche domine dans le m\u00e9nage.<\/p>\n\n\n\n<p>Le t\u00e9moin passe. Dans le silence du cabinet, quel code de mort le sortant confie-t-il \u00e0 l\u2019imp\u00e9trant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple il dira Vous n\u2019avez pas perdu de temps. D\u00e9j\u00e0 mes objets. Alors moi, en \u00e9cho, le temps de tomber sur la bonne r\u00e9plique Quels objets&nbsp;? C\u2019est plus convivial, ainsi, non&nbsp;? Au lieu que ce rempart de livres dress\u00e9 entre les deux bureaux. Une phrase \u00e0 placer, absolument&nbsp;: &#8220;Vous \u00eates locataire, pas propri\u00e9taire&#8221;.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s, dans l\u2019escalier, r\u00e9diger puis d\u00e9chirer le brouillon mental de tout \u00e7a, o\u00f9 se surimpriment ce qui a \u00e9t\u00e9 dit, ce que j\u2019avais pr\u00e9vu de dire, ce que j\u2019aurais d\u00fb dire, ce que je dirai dans une autre circonstance. Cher Monsieur, insister sur le monsieur, de politesse distante comme une gifle. Deux ou trois fois, il a test\u00e9 un <em>tu<\/em>, comme par m\u00e9garde, dans la conversation. Mais j\u2019ai renvoy\u00e9 un <em>vous<\/em> bien senti. Rien de commun avec ce<em> semblable<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne m\u2019a pas choisi, c\u2019est le lot commun. L\u2019affiche que j\u2019ai mise au mur, un d\u00e9tournement d\u2019h\u00e9ritage. Le livre en cadeau, quelque chose \u00e0 me faire pardonner&nbsp;? un pi\u00e8ge tendu&nbsp;? un for\u00e7age d\u2019estime&nbsp;? Mes rapports, en trop, de l\u2019exc\u00e8s de z\u00e8le. Etre, m\u2019y avait-il seulement autoris\u00e9&nbsp;? Sur ce, un bien intentionn\u00e9 m\u2019informe que j\u2019ai pris la succession de sa ma\u00eetresse (renvoy\u00e9e&nbsp;? \u00e9loign\u00e9e&nbsp;? d\u00e9missionnaire&nbsp;? reconvertie dans quoi&nbsp;?). Et j\u2019ai vid\u00e9 devant lui les papiers de l\u2019autre comme je d\u00e9barrasserai les siens.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses tiroirs ferm\u00e9s \u00e0 cl\u00e9, sur quels mis\u00e9rables secrets&nbsp;? Les miens toujours ouverts, pour l\u2019exemple. Au moment du d\u00e9part, lancer une phrase d\u00e9goupill\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous songerez \u00e0 laisser vos cl\u00e9s sur les tiroirs de votre bureau&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui ferai dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne suis plus rien, maintenant&nbsp;\u00bb, attendant un d\u00e9menti de ma part, mais si, mais si, vous resterez ce que vous avez \u00e9t\u00e9. La vengeance d\u2019apr\u00e8s&nbsp;: faire l\u2019inventaire. Il manquera quelque chose, obligatoirement. Il ne se peut pas que quelque chose ne se perde. Je rendrai public l\u2019audit du bureau. D\u00e9coller son nom de sur la porte. Disperser ses livres. Ses papiers au panier, vingt ans de sa vilaine \u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Son tour<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Quelle que soit la figure que les quatre forment, en partie carr\u00e9e, en cercle de famille, en rose des vents pointant vers les points cardinaux, elle occupe le bas bout, se rencogne dans l\u2019angle mort. Quatri\u00e8me roue du tricycle, elle ne rit plus. C\u2019est sa place, la surnum\u00e9raire. De plus, en trop.<\/p>\n\n\n\n<p>Ouvre-t-elle la bouche, m\u00eame pas, un d\u00e9sir de dire lui tremble-t-il au bout de la langue, qu\u2019aussit\u00f4t un des autres, c\u2019est la r\u00e8gle ici, prend la parole. \u00c7a circule, selon la formule \u00e0 haute pr\u00e9visibilit\u00e9 ababaccab, sans elle, plac\u00e9e en d. Elle tourne dans un palais d\u00e9sert, y pr\u00eache une langue morte, le timbre sourd \u2014&nbsp;retir\u00e9e loin derri\u00e8re le voile retomb\u00e9. Les parleurs s\u2019\u00e9coutent.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils s\u2019encha\u00eenent, se chevauchent, se m\u00ealent dans leurs mots bien \u00e0 eux. Survient un blanc.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019est jet\u00e9e dans le blanc, ou coupe celui qui la coupe. Je voulais dire. Qu\u2019elle le dise alors, ce qu\u2019elle a \u00e0 dire. C\u2019est \u00e0 elle. Ils sont tout ou\u00efe.<\/p>\n\n\n\n<p>Non. C\u2019est parti. Elle l\u2019avait l\u00e0, au bout de la langue. C\u2019est trop tard. Ses mots se tordent en vers tranch\u00e9s, roulent en boule pharyngale jusqu\u2019au tr\u00e9fonds de la glotte, l\u00e0 o\u00f9 tout s\u2019engendre. Rien ne vient \u00e0 la voix.<\/p>\n\n\n\n<p>Si c\u2019est important, \u00e7a lui reviendra. Elle passera sept tours, derri\u00e8re les barreaux, en attendant.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors qu\u2019elle quitte le circuit en rond, en carr\u00e9, hurlant dans les marches Chacun mon tour, chacun mon tour.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>De front<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est elle, \u00e0 sa gauche, l\u00e9g\u00e8rement en retrait. Elle suit son train. Il r\u00e8gle sa foul\u00e9e sur son pas, en avant (deux pas d\u2019elle \u00e0 chaque grande enjamb\u00e9e). Il presse l\u2019allure, elle ne d\u00e9croche pas, il la tire en remorque, par tant de fils invisibles. Il ne la perd pas de vue, en biais, dans l\u2019angle du regard qui embrasse un peu plus de cent quatre-vingt degr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ne parlent pas, quoi dire qui vaille, tout \u00e0 leur m\u00e9canique mentale, \u00e0 leur souffle bruyant, juste un mot entre deux pour s\u2019assurer, sous le ciel frais du matin, au bord des vagues montantes, vent debout. Comme deux passagers assis dans le m\u00eame sens, regardant droit devant, savent qu\u2019ils sont c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sans v\u00e9rifier du coin de l\u2019\u0153il.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle calcule en cadence (croit-il) dans combien d\u2019ann\u00e9es il aura le double de son \u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019est effondr\u00e9e dans l\u2019angle mort. Soudain ce manque. Elle g\u00eet l\u00e0, parmi les faux-oursins et les poissons sur le ventre, \u00e9chou\u00e9s, roul\u00e9s dans le filet des laminaires. Elle est all\u00e9e jusqu\u2019au bout, vent de face, dans le froid, sur la ligne qui va vers le blockhaus bascul\u00e9. C\u2019est leur faute.<\/p>\n\n\n\n<p>Il aurait d\u00e9sir\u00e9 qu\u2019elle f\u00fbt plus lourde, que le sable s\u2019enfon\u00e7\u00e2t profond sous leur deux poids additionn\u00e9s, qu\u2019il y e\u00fbt un vrai d\u00e9sert \u00e0 traverser et non ces cent m\u00e8tres faciles.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sa nuit<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La lumi\u00e8re viendrait \u00e0 lui manquer, le jour mourrait avant elle, vers ses vingt ans, selon la Facult\u00e9. Elle les f\u00eaterait dans deux jours, ses vingt ans, et la Facult\u00e9 ne s\u2019\u00e9tait pas tromp\u00e9e. Elle soufflerait vingt bougies, presque sans les voir, et ce serait comme si elle avait \u00e9teint la lumi\u00e8re dans la pi\u00e8ce avant de sortir, \u00e0 t\u00e2tons.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moins elle se dit qu\u2019elle a eu vingt ans de lumi\u00e8re. Elle a regard\u00e9 les choses, bien, de pr\u00e8s, pour en conserver la forme, comme ces explorateurs de merveilles abolies \u00e0 leur d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeune homme la regarde. Elle tourne la t\u00eate l\u00e9g\u00e8rement vers lui, tir\u00e9e par le regard pos\u00e9 sur elle; il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de voir pour sentir cela. Depuis deux ans, il a observ\u00e9 ses lunettes, les verres s\u2019apaississant, reculant les yeux derri\u00e8re leur hublot. Elle s\u2019approchait des choses qui s\u2019\u00e9loignaient, se collait le livre sous l\u2019\u0153il, puis enlevait ses lunettes \u2014 et laissait voir ses beaux yeux \u00e0 nu, posant son regard l\u00e0 o\u00f9 elle savait qu\u2019il n\u2019y avait personne qui p\u00fbt se croire fix\u00e9 ind\u00e9licatement par son immobilit\u00e9 prolong\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait belle, petite et belle. Le jeune homme se disait que tant de beaut\u00e9 allait sombrer pour elle qui ne se verrait plus. Elle serait belle encore, mais d\u2019une beaut\u00e9 offerte, sans d\u00e9fense, plus belle d\u2019abandon.<\/p>\n\n\n\n<p>Avait-il eu des traits pour elle avant qu\u2019ils n\u2019entrent dans la nuit&nbsp;? Les gar\u00e7ons s\u2019\u00e9cartaient, comme tenus \u00e0 distance par cette zone d\u2019invisibilit\u00e9. On m\u00e9nageait autour d\u2019elle l\u2019espace n\u00e9cessaire \u00e0 son d\u00e9placement sans obstacle. Il pourrait faire un pas, s\u2019offrir \u00e0 l\u2019aider. Mais elle dirait non, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr&nbsp;: elle devait s\u2019habituer au noir, ne compter que sur elle, se suffire.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 trop grave de lui dire le gros mot d\u2019amour, qu\u2019il commen\u00e7ait \u00e0 l\u2019aimer (il fallait se d\u00e9clarer avant qu\u2019elle risque d\u2019y voir de la piti\u00e9). Ou bien elle tendrait les bras devant pour le repousser au-del\u00e0 de son cercle, ou bien elle s\u2019accrocherait \u00e0 lui, et lui ne suffirait pas \u00e0 la demande de remplacer ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il mettait sa joie neuve \u00e0 la voir sans \u00eatre vu, \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9der pour \u00e9liminer devant elle les objets, comme ces motards qui ne savent pas \u00e0 quel haut personnage ils ouvrent la route, et n\u2019en auront pas de merci.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La rue Saint-Jean<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la rue Saint-Jean de notre vieux quartier, une rue pourtant pas si longue, on peut encore na\u00eetre, vivre et mourir. Il y a tout le n\u00e9cessaire pour mener sa vie d\u2019homme, en commen\u00e7ant par le d\u00e9but et jusqu\u2019\u00e0 la fin, et m\u00eame un peu au-del\u00e0. A partir du num\u00e9ro 1 peint en blanc sur \u00e9mail bleu, dans l\u2019ordre presque chronologique, viennent la maternit\u00e9, la cr\u00e8che, l\u2019\u00e9cole primaire, puis secondaire, la superette, un des mille caf\u00e9s de la ville, dit-on, qui fait aussi tabac-journal et chambres \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Tout doucement, on arrive sans se presser \u00e0 la maison de retraite, qui jouxte l\u2019\u00e9glise de la rue Saint-Jean et le cimeti\u00e8re de notre vieux quartier, l\u00e0 o\u00f9 la rue Saint-Jean perd son nom, au num\u00e9ro&nbsp;244.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec un peu de chance, on trouve \u00e0 s\u2019employer comme sage-femme, gardien, ma\u00eetresse d\u2019\u00e9cole, on rencontre son bonheur dans les chambres \u00e0 l\u2019\u00e9tage du caf\u00e9, sans avoir \u00e0 tourner le coin de la rue Saint-Jean.<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres rues, on n\u2019y va pas voir, elles ressemblent \u00e0 notre rue Saint-Jean, dit-on, en moins complet.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e8ve la t\u00eate, tu as la bande de ciel au-dessus, des \u00e9toiles par nuits claires, baisse-la, et vois tes deux pieds pos\u00e9s bien \u00e0 plat sur le trottoir. Quoi d\u2019autre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>La Nouvelle revue fran\u00e7aise<\/em>, n\u00b0&nbsp;552, janvier 2000, p.&nbsp;323-331.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Premier texte de fiction publi\u00e9 sans pseudonyme C\u00f4t\u00e9 gauche L\u2019horrible d\u00e9s\u00e9quilibre de l\u2019homme moderne qui baise une femme, par exemple la sienne, dont le sein gauche a \u00e9t\u00e9 mamectomis\u00e9. Je dis gauche car il est plus simple de se garder sur sa droite, et de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, le gauche, l\u2019homme moderne entend, pench\u00e9, dans ses [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[39,4],"tags":[],"class_list":["post-346","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-courtes-proses","category-fictions"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/346","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=346"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/346\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":347,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/346\/revisions\/347"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=346"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=346"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=346"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}