{"id":192,"date":"2025-05-05T23:05:32","date_gmt":"2025-05-05T21:05:32","guid":{"rendered":"https:\/\/yvanleclerc.org\/?p=192"},"modified":"2025-07-28T22:02:27","modified_gmt":"2025-07-28T20:02:27","slug":"trois-maisons-denfance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/yvanleclerc.org\/index.php\/2025\/05\/05\/trois-maisons-denfance\/","title":{"rendered":"Atelier d\u2019\u00e9criture"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Atelier d&#8217;\u00e9criture, anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot, Association des Amis du Mus\u00e9e Flaubert et d\u2019histoire de la m\u00e9decine, Rouen.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Passer Bouvard et P\u00e9cuchet \u00e0 la machine<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1821-2021&nbsp;: la c\u00e9l\u00e8bre maison <em>Didot de p\u00e8re en fils <\/em>f\u00eate son bicentenaire dans le quartier de la Bastille, sept g\u00e9n\u00e9rations d\u2019imprimeurs-\u00e9diteurs-libraires \u00e0 l\u2019ancienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le vieux Didot, Romain comme le caract\u00e8re, septi\u00e8me du nom, semblait presque aussi vieux que les murs, tout sec et vo\u00fbt\u00e9, tonsur\u00e9 comme un moine copiste. Il \u00e9tait rest\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge du papier et de la plume. Sur son long bureau de ch\u00eane tach\u00e9 d\u2019encre, un lourd fossile retenait un paquet de feuilles. L\u2019ordinateur pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u00e9tait plus d\u00e9coratif qu\u2019utilitaire&nbsp;: il disait aux clients voyez je suis quand m\u00eame un peu de mon temps. Mais le patron pr\u00e9f\u00e9rait prendre son stylo \u00e0 r\u00e9servoir pour \u00e9crire \u00e0 ses auteurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019habitude, c\u2019\u00e9tait pour r\u00e9pondre \u00e0 leurs envois de manuscrits. Cette fois, il avait pris l\u2019initiative&nbsp;: comme le bicentenaire de la maison <em>Didot de p\u00e8re en fils <\/em>co\u00efncidait avec celui de Flaubert, il leur avait propos\u00e9 rien moins que de terminer <em>Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em>, laiss\u00e9 en plan par le Ma\u00eetre. Quelle id\u00e9e aussi de s\u2019\u00e9crouler sur son manuscrit, avant d\u2019avoir \u00e9crit le mot Fin. La litt\u00e9rature \u00e9tant devenue de plus en plus industrielle, avec le couple Busso-Mussi, qui totalisait 80% des ventes, un peu de vraie litt\u00e9rature pourrait trouver sa place, en ces temps o\u00f9 les \u00e9crivains se faisaient rares&nbsp;: Gracq \u00e9tait mort, Michon ne se sentait pas bien non plus et Houellebecq \u00e9tait perdu pour l\u2019\u00e9criture, reconverti \u00e0 son corps d\u00e9fendant dans le porno. O\u00f9 allait la litt\u00e9rature&nbsp;? Bref, Flaubert pouvait encore faire des petits. Mais les \u00e9crivains de l\u2019\u00e9curie <em>Didot de p\u00e8re en fils <\/em>d\u00e9clin\u00e8rent l\u2019invitation&nbsp;: ils \u00e9taient occup\u00e9s \u00e0 \u00e9difier leur \u0153uvre personnelle&nbsp;; on ne contraint pas son inspiration sur commande&nbsp;; les critiques seraient impitoyables pour ces nains qui oseraient pr\u00e9tendre soulever la plume du G\u00e9ant de Croisset, etc.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Didot jeune tira d\u2019embarras Didot vieux&nbsp;: Cyrille de son pr\u00e9nom, en rupture d\u2019h\u00e9ritage, avait trahi la maison <em>Didot de p\u00e8re en fils <\/em>pour la programmation informatique, au grand chagrin de son p\u00e8re, qui voyait l\u2019affaire familiale s\u2019\u00e9teindre avec lui. Le fils indigne avait entendu parler d\u2019une prodigieuse machine artificielle capable d\u2019\u00e9crire des textes \u00e0 la demande. Elle en \u00e9tait encore au stade exp\u00e9rimental. Ses concepteurs cherchaient des cobayes pour la tester. On donna un identifiant \u00e0 Romain Didot, <em>Didotromain2021<\/em>, et un mot de passe, <em>B&amp;P1880<\/em>, et l\u2019ordinateur d\u00e9coratif prit v\u00e9ritablement du service.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Romain Didot s\u2019approcha de l\u2019\u00e9cran avec crainte, comme on trempe un doigt de pied dans une piscine. La machine avait appris la politesse&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Bonjour Monsieur Didotromain2021, je m\u2019appelle Logos, je suis un agent conversationnel non genr\u00e9, et je peux r\u00e9pondre de fa\u00e7on pertinente \u00e0 toutes vos interrogations. Que puis-je pour vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t un bon d\u00e9but, un peu gla\u00e7ant comme une eau froide, mais on ne pouvait pas attendre de grandes effusions au premier contact. Alors, Romain Didot chercha des mots simples, comme on parle \u00e0 un enfant ou \u00e0 un \u00e9tranger qui ne conna\u00eet pas bien le fran\u00e7ais&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Bonjour Madame ou Monsieur Logos. \u00c0 la fin de son roman posthume <em>Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em>, l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais Gustave Flaubert imagine que son personnage P\u00e9cuchet voit l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9 en noir. Pouvez-vous \u00e9crire ce passage en d\u00e9veloppant le plan laiss\u00e9 par l\u2019auteur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Bien s\u00fbr que je peux l\u2019\u00e9crire, r\u00e9pondit la machine, instantan\u00e9ment, sans prendre le temps de la r\u00e9flexion n\u00e9cessaire \u00e0 un cerveau humain. Sur l\u2019\u00e9cran, les mots d\u00e9filaient \u00e0 la vitesse d\u2019une rotative.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;P\u00e9cuchet regarda autour de lui et vit un monde en ruine. Les villes \u00e9taient en ruines, les rues \u00e9taient d\u00e9sertes et les champs \u00e9taient st\u00e9riles. Les ordinateurs \u00e9taient devenus inutiles. Les gens avaient perdu la capacit\u00e9 de penser et de cr\u00e9er. Ils \u00e9taient devenus des esclaves de la technologie. Les riches \u00e9taient devenus plus riches et les pauvres \u00e9taient devenus plus pauvres. Les guerres avaient d\u00e9truit les nations et les gens \u00e9taient divis\u00e9s par la haine et la peur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certes, le vocabulaire \u00e9tait pauvre, les phrases minimalistes, sujet, verbe, compl\u00e9ment&nbsp;; une responsable d\u2019atelier d\u2019\u00e9criture aurait soulign\u00e9 en fron\u00e7ant le sourcil les r\u00e9p\u00e9titions, <em>\u00eatre<\/em>, <em>avoir<\/em>, <em>ruines<\/em> deux fois, <em>devenus<\/em> quatre fois, mais c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame bluffant. O\u00f9 allait-il chercher tout \u00e7a&nbsp;? Trois \u00e9crans plus loin, Logos concluait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cette vision pessimiste de l\u2019avenir est renforc\u00e9e par la fin tragique de Bouvard et P\u00e9cuchet, qui meurent dans un accident en essayant de voler avec des ailes artificielles.&nbsp;\u00bb Pas mal, se dit Romain Didot <em>in petto<\/em>, cette id\u00e9e d\u2019une chute d\u2019Icare. La machine avait de l\u2019imagination. Flaubert n\u2019y avait pas pens\u00e9, mais cette ultime exp\u00e9rience \u00e9tait bien dans la logique des personnages, pouss\u00e9s par l\u2019exc\u00e8s d\u2019orgueil comme le fils de D\u00e9dale, bricolant dans leur atelier une machine volante copi\u00e9e sur les dessins de L\u00e9onard de Vinci et anticipant les premiers vols d\u2019a\u00e9roplanes. Il faudrait tout de m\u00eame que la machine signale quand elle invente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Satisfait de ma prestation, Monsieur Didotromain2021&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Euh, oui, oui. Il parlait tout seul, comme si Logos pouvait l\u2019entendre. Oui, tr\u00e8\u00e8\u00e8\u00e8\u00e8\u00e8\u00e8\u00e8\u00e8\u00e8\u00e8s satisfait. Mais puis-je me\u2026 ah oui, il fallait communiquer par le clavier&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Puis-je me permettre encore une question&nbsp;? P\u00e9cuchet pense que la litt\u00e9rature va devenir industrielle. Pouvez-vous \u00e9crire un texte de litt\u00e9rature industrielle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014Bien s\u00fbr que je peux l\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait \u00e9nervant, ce c\u00f4t\u00e9 boyscout, toujours pr\u00eat, toujours disponible, jamais fatigu\u00e9, complaisant, affirmatif&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Voici un texte de litt\u00e9rature industrielle&nbsp;: L\u2019ordinateur a \u00e9t\u00e9 allum\u00e9 et est pr\u00eat \u00e0 \u00eatre utilis\u00e9. L\u2019utilisateur peut maintenant ouvrir ses applications, telles que le traitement de texte ou le navigateur web, et commencer \u00e0 travailler ou \u00e0 naviguer sur internet. Les touches du clavier peuvent \u00eatre press\u00e9es pour entrer du texte\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Salut, vieux scribe&nbsp;! C\u2019\u00e9tait Didot le jeune qui faisait irruption. L\u2019apostrophe pouvait para\u00eetre d\u00e9sobligeante, mais le ton \u00e9tait plut\u00f4t affectueux. Alors, tu t\u2019en sors&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne s\u2019en sortait pas, Didot l\u2019ancien. L\u2019agent conversationnel lui crachait un texte narcissique, dans lequel l\u2019ordinateur \u00e9tait le personnage principal. Ce n\u2019\u00e9tait pas ce qu\u2019on lui demandait, \u00e0 cet idiot de Logos&nbsp;: on voulait un <em>morceau <\/em>de litt\u00e9rature industrielle, comme fabriqu\u00e9 \u00e0 la machine mais sans que la machine se mette elle-m\u00eame en sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;C\u2019est que tu ne lui poses pas la bonne question. (Didot le jeune \u00e9tait comme la machine&nbsp;: il avait toujours raison, il \u00e9tait programm\u00e9 pour avoir raison.) L\u2019IA\u2026 l\u2019intelligence artificielle, tu peux l\u2019entendre comme hi-han, le braiement de l\u2019\u00e2ne, ou les paroles du perroquet&nbsp;: la machine ne sait que te resservir le code qu\u2019on lui a fait manger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 ce moment-l\u00e0, la clochette de la porte du magasin tintinnabula, avec le son aigrelet qu\u2019elle produisait depuis 1821. Les clients se faisaient rares, entre deux confinements. Celui-ci avait l\u2019air particuli\u00e8rement affect\u00e9. Il d\u00e9clara qu\u2019il cherchait un rem\u00e8de \u00e0 la solitude et \u00e0 la morosit\u00e9 ambiante, un livre de bien-\u00eatre intime, un manuel de d\u00e9veloppement personnel. Il avait lu tous les livres du tandem Busso-Mussi, et s\u2019en trouvait fort d\u00e9prim\u00e9, \u00e0 force de se tordre l\u2019esprit pour deviner quel <em>twist <\/em>final am\u00e8nerait la r\u00e9solution de l\u2019\u00e9nigme, un truc banal qui ramenait le grand myst\u00e8re \u00e0 une recette de cuisine. Didot l\u2019ancien compatit, d\u00e9clara qu\u2019il n\u2019avait pas \u00e7a en rayonnage pour l\u2019instant, mais que s\u2019il voulait laisser ses coordonn\u00e9es, on le pr\u00e9viendrait quand un livre annonc\u00e9 sortirait des presses. Son titre \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 connu&nbsp;: <em>L\u2019Avenir de l\u2019Humanit\u00e9 en beau<\/em>. Le client aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 repartir avec un m\u00e9dicament d\u00e9livr\u00e9 dans l\u2019heure. La clochette tintinnabula dans l\u2019autre sens, en \u00e9mettant un son encore plus aigre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Tu n\u2019as plus qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9crire, vieux scribe&nbsp;! Et Didot le jeune sortit aussi, laissant Didot l\u2019ancien seul et d\u00e9sempar\u00e9 devant l\u2019\u00e9cran o\u00f9 Logos tra\u00e7ait un arc-de-cercle en forme de sourire forc\u00e9. On aurait pu croire \u00e0 une intention narquoise de la machine, et son utilisateur ferma l\u2019ordinateur sans m\u00eame dire au revoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette nuit-l\u00e0, il r\u00eava que Logos, habill\u00e9e en gitane tr\u00e8s fard\u00e9e, et les deux mains pos\u00e9es sur une boule de cristal connect\u00e9e, pr\u00e9disait un avenir radieux \u00e0 la maison <em>Didot de p\u00e8re en fils <\/em>pour les deux cents ans \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au r\u00e9veil, il avait h\u00e2te d\u2019y retourner, comme quelqu\u2019un qui a une revanche \u00e0 prendre. En sautant par-dessus les formules de politesse, il attaqua tout de suite le morceau&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;\u00c0 la fin de <em>Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em>, Flaubert imagine que Bouvard voit l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9 en beau. R\u00e9digez cette utopie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019agent conversationnel devait sentir que le climat avait chang\u00e9&nbsp;: il se passa aussi des salutations d\u2019usage, et d\u00e9marra bille en t\u00eate&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je suis d\u00e9sol\u00e9 de vous informer que votre affirmation est incorrecte. <em>Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em> est un roman de Gustave Flaubert dans lequel le personnage de Bouvard, comme P\u00e9cuchet, voit l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9 en noir, exprimant sa vision pessimiste de l\u2019humanit\u00e9 et sa tendance \u00e0 commettre les m\u00eames erreurs encore et encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment \u00e7a&nbsp;? une machine ignorante osait contredire Didot l\u2019ancien, alors que le texte de Flaubert imprimait en toutes lettres&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bouvard voit l\u2019avenir de l\u2019Humanit\u00e9 en beau.&nbsp;\u00bb S\u00fbr de son bon droit, content de pouvoir river le bec \u00e0 cette machine programm\u00e9e pour avoir toujours le dernier mot, le respectable descendant de la maison Didot, du haut de son m\u00e8tre cinquante, toisa l\u2019ordinateur et se souvint d\u2019avoir lu <em>Tintin <\/em>dans sa jeunesse&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Esp\u00e8ce de bachibouzouk, puisque je te dis que\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019autre ne le laissa pas continuer&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Monsieur Didotromain2021, je suis une machine mais je ne vous permets pas de me tutoyer. Vous utilisez l\u00e0 un juron du capitaine Haddock pour vous adresser \u00e0 moi. Je ne suis pas programm\u00e9 pour r\u00e9pondre aux insultes. Mais dites-moi simplement quels sont vos passions et vos int\u00e9r\u00eats, et je serai heureux de cr\u00e9er une utopie pour vous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le calme imperturbable de cet engin sans cerveau ni entrailles \u00e9tait encore plus provocateur qu\u2019une col\u00e8re. Celle de Didot le vieux bouillait \u00e0 froid&nbsp;; il tapait fort sur son clavier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Si tu es un homme, esp\u00e8ce de machin, r\u00e9dige une page sur l\u2019avenir de la litt\u00e9rature (contrepartie de la litt\u00e9rature industrielle).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qu\u2019il y a de bien avec les machines, c\u2019est qu\u2019elles n\u2019ont ni amour propre ni rancune.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Bien s\u00fbr, je serais ravi de cr\u00e9er un r\u00e9cit de vraie litt\u00e9rature du futur pour vous&nbsp;: Les livres sont devenus des outils de transformation personnelle et sociale. Les histoires ont acquis une qualit\u00e9 pratique, et les livres sont d\u00e9sormais utilis\u00e9s comme outils de r\u00e9solution de probl\u00e8mes, d\u2019inspiration et de gu\u00e9rison. Les livres sont maintenant vendus sous forme de g\u00e9nomes, des codes de donn\u00e9es contenant des histoires qui sont discernables sous plusieurs aspects, notamment ceux de la narration, de l\u2019intrigue et des personnages. Les g\u00e9nomes sont personnalisables, permettant aux lecteurs de choisir les \u00e9l\u00e9ments de l\u2019histoire qui les int\u00e9ressent le plus et de les adapter \u00e0 leur propre vision. Les interactions avec les personnages ou les choix dans l\u2019histoire sont d\u00e9termin\u00e9s par l\u2019utilisation de capteurs de mouvement ou de biom\u00e9trie. Les pages sont imprim\u00e9es sur des mat\u00e9riaux durables et \u00e9quip\u00e9es de capteurs qui leur permettent d\u2019apprendre des informations sur ceux qui les\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette fois, c\u2019est l\u2019utilisateur qui interrompit la logorrh\u00e9e machinique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Alors, vieux scri\u2026 Didot le jeune s\u2019arr\u00eata net sur le <em>cri<\/em>, en voyant le tableau d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e. Son p\u00e8re \u00e9tait l\u00e0, debout, au milieu de l\u2019imprimerie-librairie, tout petit sous l\u2019\u0153il des deux si\u00e8cles de livres qui le regardaient du haut des rayonnages, et pourtant hilare, la mine r\u00e9joui comme il ne l\u2019avait jamais vu. L\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur \u00e9tait en morceaux, et dans ses entrailles, on voyait le fossile qui avait servi \u00e0 casser la vitre, emm\u00eal\u00e9 dans les fils, les cartes m\u00e9moire et les composants informatiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La petite sonnette tinta comme la veille&nbsp;: c\u2019\u00e9tait le d\u00e9prim\u00e9 qui revenait. On lui avait pourtant dit d\u2019attendre le signal, dans plusieurs mois, quand <em>L\u2019Avenir de l\u2019Humanit\u00e9 en beau <\/em>aurait paru. Il \u00e9tait m\u00e9tamorphos\u00e9, comme s\u2019il avait trouv\u00e9 le m\u00e9dicament miracle dans une librairie th\u00e9rapeutique. Mais non&nbsp;: en rentrant chez lui, il avait ouvert par hasard <em>Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em>, rang\u00e9 avec les livres qu\u2019il se promettait de lire avant de mourir, et il ne l\u2019avait pas l\u00e2ch\u00e9 de toute la nuit. C\u2019\u00e9tait le rem\u00e8de qui lui convenait, un livre dr\u00f4le, <em>d\u00e9sopilant<\/em>, il r\u00e9p\u00e9ta trois fois <em>d\u00e9sopilant<\/em>, tellement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 qu\u2019il en devient comique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Et alors, le meilleur, c\u2019est qu\u2019il n\u2019est pas termin\u00e9. Quelle id\u00e9e g\u00e9niale a eu Flaubert de le publier ainsi de son vivant, sans le mot fin. Comme disait Homais, <em>work in progress<\/em>. P\u00e9cuchet qui voit l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9 en noir et Bouvard l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9 en beau&nbsp;! On peut imaginer ce qu\u2019on veut. Et que personne n\u2019ait l\u2019id\u00e9e saugrenue d\u2019achever le roman \u00e0 la place de l\u2019auteur. C\u2019est bien mieux comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\"><em>Sujet&nbsp;:<\/em><br>Gustave Flaubert d\u00e9c\u00e8de en 1880 sans avoir eu le temps de terminer son roman Bouvard et P\u00e9cuchet. Il en \u00e9tait pourtant au dernier chapitre pour la fin duquel il avait \u00e9labor\u00e9 un plan, que l\u2019on peut r\u00e9sumer comme suit&nbsp;:<br>1.&nbsp;Les deux amis donnent une conf\u00e9rence sur la politique, l\u2019\u00e9conomie, l\u2019administration, la religion, les animaux, l\u2019\u00e9mancipation des femmes\u2026 et s\u2019attirent les foudres de leur public.<br>2.&nbsp;Le lendemain ils discutent entre eux de leur conf\u00e9rence, et expriment leur vision des temps futurs&nbsp;: \u00ab&nbsp;P\u00e9cuchet voit l\u2019avenir de l\u2019Humanit\u00e9 en noir\u2026 Bouvard voit l\u2019avenir de l\u2019Humanit\u00e9 en beau.&nbsp;\u00bb<br>3.&nbsp;Accabl\u00e9s de multiples accusations (attentats \u00e0 la religion, \u00e0 l\u2019ordre public, excitation \u00e0 la r\u00e9volte\u2026), mais \u00e9chappant de peu \u00e0 la prison, ils d\u00e9cident de reprendre leur activit\u00e9 de copistes.<br>Imaginez qu\u2019un \u00e9diteur, plein de fantaisie, d\u00e9cide d\u2019offrir \u00e0 la m\u00e9moire de Flaubert une fin r\u00e9dig\u00e9e de son roman inachev\u00e9, et vous sollicite pour \u00e9crire le texte correspondant au projet de l\u2019\u00e9crivain&nbsp;: \u00ab&nbsp;P\u00e9cuchet voit l\u2019avenir de l\u2019Humanit\u00e9 en noir\u2026 Bouvard voit l\u2019avenir de l\u2019Humanit\u00e9 en beau.&nbsp;\u00bb En respectant les caract\u00e8res et la relation des deux h\u00e9ros, mais avec une totale libert\u00e9 de style et les connaissances de notre vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, vous proposerez \u00e0 l\u2019\u00e9diteur votre version de ce passage.<br>Atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Mich\u00e8le GUIGOT, 2022-2023.<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Charles en th\u00e9rapie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En abordant la 13e saison de \u00ab&nbsp;En th\u00e9rapie&nbsp;\u00bb, s\u00e9rie qui battrait bient\u00f4t le record de long\u00e9vit\u00e9 de \u00ab&nbsp;Plus belle la vie&nbsp;\u00bb, les sc\u00e9naristes s\u2019interrogeaient. Comment renouveler le concept pour fid\u00e9liser les spectateurs qui avaient rendez-vous chez le psy tous les jeudis soir&nbsp;? Apr\u00e8s le traumatisme post-attentat, le confinement, la guerre en Ukraine, l\u2019assassinat de Vladimir Poutine par Raspoutine, la dispersion fa\u00e7on puzzle d\u2019Elon Musk dans le crash de sa fus\u00e9e r\u00e9utilisable SpaceX, quel traumatisme collectif inventer pour que chacun vienne soigner le sien&nbsp;? C\u2019est Fr\u00e9d\u00e9ric Pierrot, alias Philippe Dayan, qui eut l\u2019id\u00e9e&nbsp;: comme il avait re\u00e7u plusieurs demandes de rendez-vous pour une <em>vraie <\/em>s\u00e9ance, pourquoi ne pas renverser la r\u00e9alit\u00e9 et la fiction en faisant asseoir des personnages de roman sur le divan&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9ric Toledano et Olivier Nakache applaudirent, un peu vex\u00e9s que l\u2019id\u00e9e vienne du faux psychanalyste. Il fallait trouver quatre patients pour la s\u00e9rie, deux hommes, deux femmes, deux blancs et deux noires ou deux noirs et deux blanches, ou n\u2019importe quelle combinaison capable de satisfaire le CSA, \u00e0 cheval sur la diversit\u00e9 et la parit\u00e9. Par o\u00f9 commencer dans la biblioth\u00e8que&nbsp;? Ils remu\u00e8rent leurs souvenirs de classiques, et ne trouv\u00e8rent rien. Toledano proposa de commencer par le commencement avec Adam et \u00c8ve. M\u00eame s\u2019ils \u00e9taient fictifs, ils ne sortaient pas tout \u00e0 fait d\u2019un roman. Nakache sugg\u00e9ra de prendre par ordre alphab\u00e9tique&nbsp;: la lettre A ne ramena aucun nom \u00e0 la surface, mais B fit surgir tout de suite Bovary. Emma et Charles. Elle, le diagnostic \u00e9tait simple&nbsp;: souffre de bovarysme, la cat\u00e9gorie existe d\u00e9j\u00e0, ce sera une s\u00e9ance p\u00e9dagogique. Lui, vraiment trop b\u00eate, insignifiant, comment int\u00e9resser le public, qui n\u2019aime pas trop se reconna\u00eetre dans ce qui lui ressemble&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Qui pour incarner le r\u00f4le&nbsp;? \u2014 Philippe Noiret, id\u00e9al pour jouer les niais. \u2014 Mais il est mort. \u2014 Ah, dommage. Peut-\u00eatre Jean-Fran\u00e7ois Balmer, tout aussi b\u00eate&nbsp;? \u2014 On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 support\u00e9 dans le film de Chabrol. \u2014&nbsp;Jacques Weber, alors&nbsp;? \u2014 Impossible, il \u00e9tait dans la saison&nbsp;2. On trouverait bien quelqu\u2019un, un acteur amateur par exemple, assez intelligent pour repr\u00e9senter la b\u00eatise, mais pas trop quand m\u00eame pour qu\u2019elle paraisse naturelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fr\u00e9d\u00e9ric Pierrot, qui aimait bien se figurer qui se poserait devant lui, se demanda \u00e0 quoi il ressemblait physiquement, cet idiot de Charles. Dans les livres de la biblioth\u00e8que pour le d\u00e9cor, il y avait justement un exemplaire de <em>Madame Bovary<\/em>. Il l\u2019ouvrit au hasard&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un jour qu\u2019errant sans but dans la maison, il \u00e9tait mont\u00e9 jusqu\u2019au grenier, il sentit sous la pantoufle une boulette de papier fin.&nbsp;\u00bb L\u2019assistante de prod, qui avait lu avant de se convertir \u00e0 l\u2019image, se souvenait que la phrase arrive vers la fin&nbsp;: quand Charles trouve la lettre de rupture envoy\u00e9e par Rodolphe. Il ne sait pas encore. C\u2019est apr\u00e8s qu\u2019il apprend la v\u00e9rit\u00e9, en trouvant les lettres de L\u00e9on dans le secr\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le faux psy restait songeur, comme on le voit toujours \u00e0 l\u2019\u00e9cran apr\u00e8s chaque s\u00e9ance. Au moment o\u00f9 il refermait le livre, on sonna. On n\u2019attendait personne. La porte s\u2019ouvrit sur un homme sans \u00e2ge et pourtant dat\u00e9, avec des bottes vernies, une cravate blanche, les moustaches luisantes de cosm\u00e9tique. Il tenait \u00e0 la main une boulette de papier fin. \u2014&nbsp;On dirait Charles, murmura l\u2019assistante de prod, celle qui avait des Lettres, quand il s\u2019endimanche pour plaire \u00e0 Emma apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait bien lui, tout aussi embarrass\u00e9 avec son chapeau haut-de-forme que le coll\u00e9gien avec sa casquette. Il s\u2019assit sur un bout de fesse, jambes serr\u00e9es, dos vo\u00fbt\u00e9, regardant partout, perdu. Il y eut un long silence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les sc\u00e9naristes restaient bouche b\u00e9e, d\u00e9pass\u00e9s par la r\u00e9alit\u00e9, soup\u00e7onnant une blague du producteur, prenant des notes en se disant que \u00e7a pourrait toujours leur donner des id\u00e9es. Fr\u00e9d\u00e9ric Pierrot \u00e9tait tellement devenu Philippe Dayan qu\u2019il embraya aussit\u00f4t, comme s\u2019il avait appris son r\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que je peux pour vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Rien, sans doute rien. Presque rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;S\u2019il y a un \u00ab&nbsp;presque&nbsp;\u00bb, ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toledano se pencha vers Nakache&nbsp;: Il se prend pour Devos ou quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Non, rien de rien. Tout est \u00e9crit. C\u2019est trop tard. <em>Elle<\/em> est morte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;<em>Elle&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Madame Bovary. Vous la connaissez, vous tenez son livre entre vos mains.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je l\u2019ai lu, il y a longtemps. Mais je voudrais que vous me racontiez l\u2019histoire, avec vos mots \u00e0 vous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Charles r\u00e9fl\u00e9chit, il semblait absent. Il prit le roman des mains du psychanalyste et lut le passage qui l\u2019avait fait sortir du livre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un jour qu\u2019errant sans but dans la maison, il \u00e9tait mont\u00e9 jusqu\u2019au grenier, il sentit sous la pantoufle une boulette de papier fin.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Le roman parle de vous \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Pouvez-vous raconter l\u2019histoire que vous avez v\u00e9cue en disant \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toledano et Nakache continuaient \u00e0 noter les dialogues, en essayant de ne rien perdre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Justement, non. C\u2019\u00e9tait comme l\u2019histoire d\u2019un autre, qui aurait \u00e9cout\u00e9 aux portes et regard\u00e9 par le trou de la serrure. Elle aurait eu besoin d\u2019un Dieu plus que d\u2019un homme. Il lui aurait fallu un grand chirurgien, un monsieur avec un nom \u00e0 particule, un danseur qui sait vous faire valser, un acteur qu\u2019on applaudit, un cavalier habile \u00e0 dresser les chevaux, un ar-tis-te.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je remarque que vous ne dites jamais \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toledano regarda Nakache avec un air de dire&nbsp;: Il est fort, tr\u00e8s fort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Ah&nbsp;? Peut-\u00eatre. C\u2019est difficile d\u2019\u00eatre une personne quand on est le fils de sa m\u00e8re, le mari d\u2019une \u00e9pouse, puis d\u2019une autre&nbsp;: Mesdames Bovary.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Mesdames&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Il y a eu trois Madame Bovary, la m\u00e8re, qui prenait toute la place&nbsp;; H\u00e9lo\u00efse, une vieille femme s\u00e8che qui commandait, et Emma, si haut perch\u00e9e qu\u2019on ne pouvait pas la prendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Des femmes castratrices.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nakache regarda Toledano en hochant la t\u00eate&nbsp;: Il a toujours le mot.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Castrat\u2026&nbsp;? comme pour les b\u0153ufs et les chapons&nbsp;? Mais non, tout va bien. Elles n\u2019\u00e9taient pas faciles, mais pas au point de.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Pas dans la r\u00e9alit\u00e9, mais symboliquement, je veux dire. Les trois Madame Bovary repr\u00e9sentaient le phallus, et vous, en face, vous perdiez la parole\u2026 Depuis que vous \u00eates entr\u00e9, vous tripotez une boulette de papier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;C\u2019est la lettre qui \u00e9tait par terre dans le grenier. Un homme a \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Du courage, Emma&nbsp;! du courage&nbsp;! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence.&nbsp;\u00bb Un ami assidu, un bon cavalier, souvent \u00e0 la maison. Un jour, il a disparu. Emma est tomb\u00e9e malade \u00e0 ce moment-l\u00e0. C\u2019est une curieuse co\u00efncidence. Ils se sont peut-\u00eatre aim\u00e9s, platoniquement. Le roman le dit sans doute. Quand on est dans la vie, on avance en aveugle, sourd et muet. C\u2019est \u00e0 la fin qu\u2019on peut tenter de comprendre, si on peut lire ce qu\u2019un autre a \u00e9crit. Vous avez lu le l\u2019histoire, vous, docteur, jusqu\u2019au bout, vous savez comment elle se termine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Mais c\u2019est \u00e0 vous de la vivre, et de revenir me la raconter, \u00e0 la prochaine s\u00e9ance, avec vos mots \u00e0 vous, en parlant \u00e0 la premi\u00e8re personne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;C\u2019est la faute de la fatalit\u00e9. On aurait d\u00fb rester dans l\u2019ombre, \u00e0 sa place, avant qu\u2019il arrive quelque chose. Maintenant, c\u2019est \u00e9crit, les autres savent et c\u2019est toujours le principal int\u00e9ress\u00e9 le dernier averti. Mais je ne veux pas savoir. Je ne veux pas retourner dans le roman pour conna\u00eetre la suite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Ah, voyez, vous avez r\u00e9ussi. Vous avez dit \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb. Vous \u00eates dans le d\u00e9ni, mais vous avez dit \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Charles alors se l\u00e8ve&nbsp;; son haut-de-forme tombe, il veut le ramasser, la boulette tombe aussi de sa main. Il la ramasse, la met \u00e0 la bouche et l\u2019avale avec un gros effort de d\u00e9glutition.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Comme \u00e7a, personne ne lira la suite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il dispara\u00eet comme il est venu, la porte se referme toute seule derri\u00e8re lui. On entend un bruit sourd dans l\u2019escalier, comme un sac qui tombe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Encore un patient qui a rat\u00e9 sa sortie. Et qui ne paiera pas sa consultation. Toledano et Nakache se regardent, ahuris que Fr\u00e9d\u00e9ric Pierrot se prenne \u00e0 ce point pour Philippe Dayan. Il lui faudra un psy pour se remettre de son r\u00f4le. En attendant, on va chercher une actrice pour jouer Emma. Outre qu\u2019il faudra mieux justifier l\u2019entr\u00e9e et la sortie de Charles pour les rendre plus cr\u00e9dibles, le vrai Charles est quand m\u00eame un pi\u00e8tre acteur pour jouer son propre r\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\"><em>Sujet&nbsp;:<\/em><br>Lorsqu\u2019il a imagin\u00e9 puis cr\u00e9\u00e9 certains de ses personnages, Flaubert ne les a pas \u00e9pargn\u00e9s\u2026 Et si nous nous amusions \u00e0 les faire sortir de leur fiction afin qu\u2019ils expriment leur col\u00e8re ou leur frustration ou leur incompr\u00e9hension face aux choix de leur cr\u00e9ateur. Et si en plus, pour les aider dans leur malheur, nous leur accordions la possibilit\u00e9 de rencontrer un m\u00e9decin du XXIe&nbsp;si\u00e8cle&nbsp;: un g\u00e9n\u00e9raliste, un chirurgien, un psychiatre\u2026, leur sort pourrait en \u00eatre chang\u00e9, mais leur retour dans l\u2019\u0153uvre sans doute perturb\u00e9&nbsp;!&nbsp;<br>Atelier d&#8217;\u00e9criture. Ann\u00e9e 2021.<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>P\u00e9cuchet sans Bouvard. Un couple d\u00e9sassorti<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Ici s\u2019arr\u00eate le manuscrit de Gustave Flaubert<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il a pos\u00e9 la plume, vendredi 7&nbsp;mai 1880 au soir, il a dormi, il s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 le lendemain, il a pris un bain et il est mort. Mais ses personnages ont continu\u00e9 \u00e0 vivre apr\u00e8s lui, parce qu\u2019il leur a m\u00e9nag\u00e9 un destin posthume en leur fixant un programme&nbsp;: Bouvard et P\u00e9cuchet donnent une conf\u00e9rence, ils font scandale, ils se coupent du monde. Comme ils ont tout rat\u00e9, ils ont l\u2019id\u00e9e de copier. Le menuisier leur confectionne un <em>bureau \u00e0 double pupitre<\/em>. Ils ach\u00e8tent de quoi \u00e9crire, des cahiers, de l\u2019encre. <em>Ils s\u2019y mettent<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils y sont encore, en face l\u2019un de l\u2019autre, comme si Bouvard se regardait dans un miroir et se voyait invers\u00e9 en P\u00e9cuchet, et r\u00e9ciproquement. Ce soir, la sym\u00e9trie est rompue. Ce matin, \u00e0 l\u2019aube, apr\u00e8s une nuit de copie, Bouvard dort, le double menton sur son col, le lorgnon tomb\u00e9, le rare cheveu blond en bataille, ronflant \u00e0 grands bruits. P\u00e9cuchet veille, il a fini de remplir son quatri\u00e8me cahier. Il vient de recopier une lourdeur de style trouv\u00e9e dans <em>Madame Bovary<\/em>, un roman de M.&nbsp;Gustave Flaubert&nbsp;: \u00ab&nbsp;il y avait, dans une carafe, un bouquet de fleurs d\u2019oranger&nbsp;\u00bb, <em>de&#8230; de&#8230;<\/em>, quelle honte. Du coup, P\u00e9cuchet se dit qu\u2019il va relire leur histoire, racont\u00e9e par le m\u00eame Gustave Flaubert, pour v\u00e9rifier qu\u2019il n\u2019a pas commis un semblable p\u00e9ch\u00e9 contre la langue \u00e0 leur \u00e9gard.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est irritant, Bouvard, \u00e0 ronfler si fort. \u00c0 la longue, la cohabitation devient insupportable, dans un espace si confin\u00e9, une seule pi\u00e8ce grande comme une feuille de papier. L\u2019amiti\u00e9, c\u2019est comme l\u2019amour, le quotidien lui est fatal. P\u00e9cuchet se l\u00e8ve, \u00e9tire ses jambes, fait trois pas, et il se retrouve au bord du livre qui les contient tous les deux. Le livre est plat comme la terre pour les marins de Colomb, qui s\u2019attendaient \u00e0 tomber dans le vide quand ils seraient arriv\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 la mer s\u2019arr\u00eate net. P\u00e9cuchet se penche, agripp\u00e9 \u00e0 la ligne qui d\u00e9limite la marge, mais est-ce Bouvard qui a boug\u00e9 dans son sommeil ou le mouvement de vague naturel \u00e0 un livre ouvert, il glisse, tente de se retenir en empoignant le coin du registre. Mais le papier se d\u00e9chire et voil\u00e0 notre homme qui tombe, tombe, dans une chute qui dure une \u00e9ternit\u00e9, et P\u00e9cuchet se retrouve un m\u00e8tre plus bas que son livre, au pied d\u2019un bureau, dans un cabinet de travail. Silence. Personne. Une fine poussi\u00e8re se suspend dans un rayon de soleil qui entre par la crois\u00e9e. On a vu sur un fleuve. C\u2019est le bureau du ma\u00eetre, d\u00e9sert\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 P\u00e9cuchet et Bouvard ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7us, port\u00e9s, la table de travail o\u00f9 ils sont n\u00e9s au terme d\u2019une longue, longue gestation d\u2019\u00e9l\u00e9phant. P\u00e9cuchet a coch\u00e9 les jours, un par un, depuis que Bouvard et lui sont orphelins&nbsp;: on est le 20&nbsp;mai 1880, un jeudi. Le P\u00e8re est mort et enterr\u00e9 depuis dix jours.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Leur histoire est l\u00e0, dans ce millier de pages noircies, ratur\u00e9es. P\u00e9cuchet conna\u00eet le livre de sa vie, mais pas ce qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, l\u2019histoire d\u2019avant l\u2019histoire, sa gen\u00e8se en quelque sorte, sa pr\u00e9histoire, ce qui les a fait \u00eatre ce qu\u2019ils sont tous les deux, Bouvard et lui, qui leur reste cach\u00e9. D\u2019o\u00f9 lui vient ce d\u00e9sir d\u2019apprendre, ce culte des livres, et surtout ce sens de l\u2019amiti\u00e9 qui a fait \u00e9crire \u00e0 leur sujet&nbsp;: <em>Ainsi leur rencontre avait eu l\u2019importance d\u2019une aventure. Ils s\u2019\u00e9taient, tout de suite, accroch\u00e9s par des fibres secr\u00e8tes. D\u2019ailleurs, comment expliquer les sympathies&nbsp;? Pourquoi telle particularit\u00e9, telle imperfection indiff\u00e9rente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans celui-l\u00e0&nbsp;? Ce qu\u2019on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoy\u00e8rent<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans une chemise pos\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la haute pile des brouillons, sont r\u00e9unies \u00e0 part quelques dizaines de pages en plus grand format, des plans, les premi\u00e8res id\u00e9es. C\u2019est l\u00e0 que P\u00e9cuchet trouvera leur origine la plus lointaine. Il lit un titre sur la premi\u00e8re page. <em>Bolard et Manichet<\/em>. C\u2019est un choc. Il ne s\u2019est pas toujours appel\u00e9 P\u00e9cuchet&nbsp;? Son g\u00e9niteur a h\u00e9sit\u00e9 avant de lui donner un nom&nbsp;? Comment s\u2019imaginer qu\u2019il ait pu s\u2019appeler autrement&nbsp;? <em>B\u00e9cuchet<\/em>, il a pens\u00e9 aussi \u00e0 <em>B\u00e9cuchet<\/em>. Quelque chose bouge en lui, comme Narcisse ne voit plus son reflet quand une feuille tombe dans l\u2019eau o\u00f9 il se regarde. Il descend plus bas dans la grande page couleur bistre, la vue brouill\u00e9e.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Ils se communiquent leurs pr\u00e9f\u00e9rences et peu \u00e0 peu ils entrent l\u2019un dans l\u2019autre.<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entrer l\u2019un dans l\u2019autre&nbsp;?&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le P\u00e8re s\u2019est relu. Il a barr\u00e9 se communiquent leurs pr\u00e9f\u00e9rences <em>et il a remplac\u00e9 au-dessus par<\/em> <em>s\u2019embo\u00eetent<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S\u2019embo\u00eetent&nbsp;?&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et il a continu\u00e9, toujours dans l\u2019interligne&nbsp;:&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>de sorte qu&#8217;\u00e0 eux deux ils ont le plaisir complet d&#8217;un honn\u00eate homme<\/em>&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le plaisir complet&nbsp;?&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">P\u00e9cuchet va de surprise en surprise. Il tourne quelques pages au hasard, et l\u00e0, l\u00e0, c\u2019est \u00e9crit, en clair&nbsp;: <em>l\u2019hymen est fait<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est donc cela, leur attirance mutuelle, ce d\u00e9sir l\u2019un de l\u2019autre, ce besoin, est-ce un besoin&nbsp;? parce que c\u2019\u00e9tait lui parce que c\u2019\u00e9tait moi, cette pens\u00e9e continuelle jusque dans les disputes. P\u00e9cuchet n\u2019en revient pas. Leur mod\u00e8le d\u2019amiti\u00e9, genre Montaigne et La Bo\u00e9tie, Achille et Patrocle, l\u2019autre moi-m\u00eame, la moiti\u00e9 de moi-m\u00eame, les \u00e2mes qui se m\u00ealent et se confondent. S\u2019il remonte dans son livre, sur le bureau, P\u00e9cuchet ajoutera dans sa copie les belles phrases historiques sur l\u2019amiti\u00e9, qui est plus que de l\u2019amiti\u00e9.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le voil\u00e0 tout retourn\u00e9, comme s\u2019il voyait \u00e9crit quelque chose qu\u2019il ne voulait pas voir, qu\u2019il apprenait une v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il savait sans la savoir.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il continue \u00e0 tourner les pages f\u00e9brilement pour y d\u00e9couvrir d\u2019autres v\u00e9rit\u00e9s cach\u00e9es, quand un bruit de porte se fait entendre dans la grande maison vide. Quelqu\u2019un entre au rez-de-chauss\u00e9e. Plusieurs personnes, il entend deux voix, une voix d\u2019homme et une voix de femme. Est-ce qu\u2019il attend qu\u2019on le d\u00e9couvre dans le cabinet, ou est-ce qu\u2019il va descendre \u00e0 la rencontre de ces intrus, des voleurs peut-\u00eatre&nbsp;? Il prend le coupe-papier sur la table.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils sont deux en effet, un grand maigre habill\u00e9 en croque-mort, et une grosse femme habill\u00e9e en souillon. Ils ouvrent de grands yeux, effray\u00e9s par cette apparition.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Mais, monsieur, d\u2019o\u00f9 sortez-vous&nbsp;? Comment \u00eates-vous entr\u00e9 ici&nbsp;? La maison est sous scell\u00e9s depuis le 9&nbsp;mai. Personne n\u2019est autoris\u00e9 \u00e0 y p\u00e9n\u00e9trer avant l\u2019inventaire.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 qui P\u00e9cuchet pourra-t-il faire croire qu\u2019il sort d\u2019un livre&nbsp;? Pas \u00e0 ce croque-mort ni \u00e0 cette souillon. Il invente \u00e0 mesure, son air h\u00e9b\u00e9t\u00e9 parlant pour lui&nbsp;: qu\u2019il \u00e9tait le valet de chambre de M.&nbsp;Flaubert, qu\u2019il s\u2019est trouv\u00e9 enferm\u00e9 au moment des scell\u00e9s, qu\u2019il a surv\u00e9cu gr\u00e2ce aux r\u00e9serves du cellier, mais qu\u2019il n\u2019a touch\u00e9 \u00e0 rien, on peut lui faire confiance. Le croque-mort et la souillon ont l\u2019air de moins en moins dubitatifs.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Bon. Si c\u2019est comme \u00e7a. Veuillez ouvrir les volets. Nous allons proc\u00e9der \u00e0 l\u2019inventaire.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il se pr\u00e9sente&nbsp;: M.&nbsp;Lemo\u00ebl, greffier de justice, et Mme&nbsp;Denise, gardienne des scell\u00e9s. P\u00e9cuchet salue d\u2019un geste vague, \u00e9vitant de tendre la main. Il ne sait pas comment peut se passer le contact physique entre lui et ces deux personnes qui ont les deux pieds dans la vraie vie. Il craint que sa main r\u00eache, ou froide, ou froiss\u00e9e, le trahisse.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Faites, faites. Suivez-moi.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et l\u2019inventaire commence, interminable. Tout y passe, les livres, les chaussettes de M.&nbsp;Flaubert, douze paires, et quatre paires dans une deuxi\u00e8me armoire, sept cale\u00e7ons et deux autres cale\u00e7ons, du linge propre, bien rang\u00e9 comme des livres. Deux jours, l\u2019inventaire a dur\u00e9 deux jours entiers. La souillon pr\u00e9sentait les objets et le greffier notait sur une grande feuille. \u00c0 la toute fin, il a enregistr\u00e9 les gros dossiers manuscrits. Quand il s\u2019est approch\u00e9 de celui de <em>Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em>, P\u00e9cuchet a eu la pr\u00e9sence d\u2019esprit de rabattre la couverture, et Bouvard, toujours ronflant, a pu continuer \u00e0 dormir sans \u00eatre d\u00e9rang\u00e9. Le greffier suce le bout de son crayon pendant de longues minutes en regardant la souillon sans la voir. Quelque chose le tracasse. Il est l\u00e0 pour estimer les prix de tous les objets. Quelle valeur attribuer \u00e0 ces tas de brouillons ratur\u00e9s&nbsp;? Finalement, il laisse le prix en blanc, <em>Vu l\u2019impossibilit\u00e9 de leur donner une estimation actuellement<\/em>. P\u00e9cuchet h\u00e9site entre la satisfaction d\u2019\u00eatre sans prix et la frustration de ne pas savoir combien il vaut.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et maintenant, que faire&nbsp;? Se laisser \u00e0 nouveau enfermer dans la grande maison vide, rouvrir <em>Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em> et rejoindre le premier nomm\u00e9 du couple&nbsp;? Ou bien profiter de la porte ouverte&nbsp;?&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Monsieur, nous avons termin\u00e9 notre travail, Mme&nbsp;Denise et moi. Comme vous ne deviez pas vous trouver dans cette maison mise sous scell\u00e9s, nous ne vous y avons pas vu, ni vu ni connu, nous ne savons m\u00eame pas qui vous \u00eates, nous ne voulons pas le savoir. Bien le bonjour, Monsieur Personne.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et il tire la porte derri\u00e8re lui. P\u00e9cuchet a pens\u00e9 un moment que le croque-mort allait d\u00e9cider pour lui, en l\u2019expulsant. Mais non, c\u2019est \u00e0 lui de choisir, tout seul, sans prendre conseil aupr\u00e8s de Bouvard.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bouvard. Retourner pr\u00e8s de lui, maintenant qu\u2019il n\u2019ignorait plus de quoi leur amiti\u00e9 \u00e9tait faite&nbsp;? Lui r\u00e9v\u00e9ler ce qu\u2019il avait appris&nbsp;? Ou reprendre leur vie d\u2019avant, en gardant pour lui le secret des brouillons&nbsp;?&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et dehors, o\u00f9 aller&nbsp;? D\u00e9pareill\u00e9 sans son autre, sa moiti\u00e9 qui est encore lui tout entier&nbsp;? Chercher un autre livre o\u00f9 s\u2019abriter&nbsp;? Proposer ses services \u00e0 un auteur en mal d\u2019inspiration&nbsp;? Sur le fleuve, un voilier passe. Le vent s\u2019est lev\u00e9. Il fait beau. Ce serait peut-\u00eatre le moment de tenter de vivre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il remonte \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Retourne un brouillon d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit au recto, prend une plume, la trempe dans l\u2019encrier, mais l\u2019encre a s\u00e9ch\u00e9 depuis dix jours, trouve un crayon \u00e0 papier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Mon Bouvard. Nous nous sommes bien aim\u00e9s. Un peu trop. Ce n\u2019est pas notre faute. Un autre a d\u00e9cid\u00e9 pour nous. Il vaut mieux en rester l\u00e0. Marie-toi avec la veuve Bordin, si elle est encore libre. Ton P\u00e9cuchet<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il \u00e9crase une vraie larme. Il se croyait les yeux secs. Il descend. Il va sortir. Une id\u00e9e lui vient. Il remonte.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>PS. N\u2019oublie pas d\u2019\u00e9crire \u00ab&nbsp;Fin&nbsp;\u00bb en bas de la Copie<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\"><em>Sujet<\/em> : <br>En ce d\u00e9but de printemps 2020 nous n\u2019avons pas pu, pour les raisons sanitaires qui se sont impos\u00e9es \u00e0 tous, donner les repr\u00e9sentations de notre pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre <em>La r\u00e9volte d\u2019Emma<\/em>. Grosse frustration bien s\u00fbr&nbsp;! Mais nous nous sommes dit alors que nous prendrions notre revanche sur le sort en rassemblant les amateurs d\u2019\u00e9criture litt\u00e9raire, comme nous le faisons chaque ann\u00e9e autour d\u2019un sujet de nouvelles, au sein d\u2019ateliers organis\u00e9s dans la grande salle du mus\u00e9e.&nbsp;<br>Or l\u2019\u00e9volution de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie en a d\u00e9cid\u00e9 autrement et nous avons d\u00fb finalement annuler toutes les animations de notre association programm\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 fin juin.&nbsp;<br>Et puis l\u2019id\u00e9e nous est venue&nbsp;: et si nous tentions n\u00e9anmoins de produire un recueil de textes, en proposant aux \u00e9crivains amateurs de travailler chacun chez soi&nbsp;! C\u2019est le d\u00e9fi que nous avons relev\u00e9 et dont voici le r\u00e9sultat, apr\u00e8s des semaines de correspondance entre les participants, priv\u00e9s de rencontres, mais riches des \u00e9changes, par dizaines, de courriers \u00e9lectroniques, accompagn\u00e9s de \u00ab&nbsp;pi\u00e8ces jointes&nbsp;\u00bb comme autant de pages manuscrites virtuelles.<br>Et le confinement des auteurs de ces nouvelles aurait-il quelque chose \u00e0 voir avec celui de personnages romanesques \u00e0 l\u2019\u00e9troit dans leur livre&nbsp;? Le sujet le laisserait \u00e0 penser&nbsp;!<br>Mich\u00e8le Guigot. Animatrice de l\u2019atelier. Ann\u00e9e 2018-2019.<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>La monnaie de sa pi\u00e8ce<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De loin, il crut que c\u2019\u00e9tait un PV gliss\u00e9 sous l\u2019essuie-glace. Non, c\u2019\u00e9tait un petit rectangle blanc entour\u00e9 de noir comme un faire-part de deuil, la carte de visite du professeur Fakirou, \u00ab&nbsp;voyant, m\u00e9dium, exorciste&nbsp;\u00bb. Le voyant aurait d\u00fb <em>voir <\/em>que sa publicit\u00e9 finirait chiffonn\u00e9e au fond d\u2019une poche de veston. Mais l\u2019employ\u00e9e du pressing en d\u00e9cida autrement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a \u00e7a dans votre poche&nbsp;\u00bb, dit-elle en poussant une boulette de papier vers le client qui d\u00e9posait son linge sale. Et le voil\u00e0 remis entre les mains du professeur Fakirou qui lui collait comme le sparadrap du capitaine Haddock. Un tel acharnement du sort \u00e9tait un signe. Alors, il lut toute l\u2019annonce.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M.&nbsp;Fakirou \u00e9tait vraiment tr\u00e8s fort. Il se disait \u00ab&nbsp;sp\u00e9cialiste dans son domaine&nbsp;\u00bb, modestement, mais son domaine s\u2019\u00e9tendait \u00e0 tout ce qui pouvait arriver dans la vie. \u00ab&nbsp;Arr\u00eat de l\u2019alcool et du tabac&nbsp;\u00bb, il ne fumait pas et ne buvait pas, M.&nbsp;Fakirou ne pouvait rien pour lui. \u00ab&nbsp;Probl\u00e8mes de voisinage&nbsp;\u00bb, \u00e0 part le jeune du dessous qui s\u2019entra\u00eenait au djemb\u00e9, il ne fallait pas se plaindre. \u00ab&nbsp;Maladie inconnue&nbsp;\u00bb, non, il ne s\u2019en connaissait pas encore&nbsp;; les siennes, les bobos de l\u2019\u00e2ge, \u00e9taient bien identifi\u00e9es. \u00ab&nbsp;Permis de conduire&nbsp;\u00bb, il avait perdu quelques points mais il les regagnerait. \u00ab&nbsp;F\u00e9condit\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00e7a c\u2019\u00e9tait fait&nbsp;; \u00ab&nbsp;impuissance sexuelle&nbsp;\u00bb, \u00e7a aussi. En quoi M.&nbsp;Fakirou pouvait-il lui \u00eatre utile&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et s\u2019il t\u00e9l\u00e9phonait \u00e0 ce charlatan pour se jouer de lui&nbsp;? Il lui raconterait une histoire, lui donnerait trois jours pour r\u00e9soudre ses \u00ab&nbsp;difficult\u00e9s&nbsp;\u00bb, selon la formule du papier, et reviendrait pour demander le remboursement, puisqu\u2019il n\u2019aurait constat\u00e9 aucun d\u00e9but d\u2019am\u00e9lioration. M.&nbsp;Fakirou n\u2019avait pas pr\u00e9vu qu\u2019il pourrait porter rem\u00e8de au d\u00e9sir de d\u00e9masquer un charlatan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-dessus de la mention l\u00e9gale \u00ab&nbsp;Ne pas jeter sur la voie publique&nbsp;\u00bb, s\u2019\u00e9talait en lettres grasses un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone. Tiens, se dit-il, quelle co\u00efncidence&nbsp;: \u00e0 la suite du 06, les huit chiffres formaient sa date de naissance. Un hasard, statistiquement aussi peu fr\u00e9quent que le tirage du gros lot. C\u2019\u00e9tait comme un signe suppl\u00e9mentaire, apr\u00e8s la restitution de la boulette par la dame du 5 \u00e0 Sec. Une force invisible l\u2019encourageait donc \u00e0 provoquer l\u2019imposteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Obtenir un rendez-vous ne fut pas chose facile&nbsp;: au bout de dix sonneries, puis d\u2019une mise en attente rythm\u00e9e par une vol\u00e9e de djemb\u00e9, une voix f\u00e9minine venue d\u2019Afrique subsaharienne, autant qu\u2019il put en juger, fit valoir que le professeur Fakirou, sp\u00e9cialiste dans son domaine et incontestable dans sa notori\u00e9t\u00e9 mondiale, \u00e9tait d\u00e9bord\u00e9. Son carnet de rendez-vous \u00e9tait plein jusqu\u2019\u00e0 la fin du mois, \u00e0 moins que Monsieur soit pr\u00eat \u00e0 s\u2019acquitter d\u2019un petit suppl\u00e9ment pour passer en urgence. C\u2019\u00e9tait le cas, en effet, il y avait urgence, le prix du professeur Fakirou serait le sien. Alors, demain soir \u00e0 19h, apr\u00e8s ses p r\u00e9guli\u00e8res, le professeur Fakirou recevrait Monsieur, Monsieur\u2026., Monsieur&nbsp;? Il n\u2019allait quand m\u00eame pas donner son <em>vrai <\/em>nom \u00e0 un faux professeur. Monsieur Charles, oui, c\u2019est bien cela. Il raccrocha en riant de son propre esprit&nbsp;: Charles attend&nbsp;; attends voir ce que tu vas voir, monsieur le Voyant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jusqu\u2019au lendemain soir, le temps lui parut long, malgr\u00e9 un agenda charg\u00e9. Entre deux rendez-vous avec des clients qui cherchaient un grand appartement bien situ\u00e9 et \u00e0 petit prix, il se demandait \u00e0 quoi ressemblerait le professeur Fakirou et quelle serait la meilleure strat\u00e9gie pour le confondre. Pour quel probl\u00e8me viendrait-il consulter le m\u00e9dium qui pr\u00e9tendait les r\u00e9soudre tous&nbsp;? ll ne voyait pas bien encore comment tendre son pi\u00e8ge&nbsp;; il y r\u00e9fl\u00e9chirait plus tard. Et d\u2019ailleurs, s\u2019il n\u2019avait pas le loisir de pr\u00e9parer une petite histoire \u00e0 dormir debout, il improviserait, le professeur Fakirou \u00e9tant suffisamment stupide pour croire n\u2019importe quoi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce soir-l\u00e0, m\u00eame les mots crois\u00e9s ne firent pas venir le sommeil avant minuit. Il finit par sombrer dans un liquide laiteux sans nom ni forme, et se retrouva \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019un long couloir blanc et vide qui tenait du couvent et de l\u2019h\u00f4pital. Des portes sans poign\u00e9es s\u2019alignaient \u00e0 l\u2019infini, avec un tr\u00e8s fort effet de perspective fuyante. Si bien qu\u2019il fut soulag\u00e9 de se r\u00e9veiller, malgr\u00e9 la fatigue plus tenace qu\u2019avant le repos.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le professeur Fakirou l\u2019attendait \u00e0 la table du petit d\u00e9jeuner, assis sur la chaise en face&nbsp;: qui l\u2019avait autoris\u00e9 \u00e0 entrer, sans \u00eatre invit\u00e9&nbsp;? Le nom du professeur lui revint quand il fixa le fond de sa tasse de caf\u00e9. Par hasard, un \u00e9chotier de la matinale, sur une radio d\u2019\u00e9tat, lisait (plut\u00f4t mal) un billet d\u2019humour sur les croyances et la cr\u00e9dulit\u00e9 des Fran\u00e7ais&nbsp;: un sur deux consulte son horoscope tous les matins, cinq pour cent recourent \u00e0 des gu\u00e9risseurs et autres praticiens de la m\u00e9decine dite parall\u00e8le, autant se font tirer les cartes r\u00e9guli\u00e8rement. Le chiffre d\u2019affaire des marabouts ne cesse d\u2019augmenter, encore qu\u2019il est difficile \u00e0 quantifier, puisqu\u2019ils travaillent au noir (les journalistes de la matinale \u00e9touff\u00e8rent un rire programm\u00e9) et que les clients n\u2019osent pas r\u00e9pondre franchement aux questions des sondeurs sur le sujet. Le chroniqueur termina sur une chute&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comme disait le Grand Manitou Chirac, les promesses n\u2019engagent que ceux qui y croient. Et c\u2019est ainsi que les dupes errent.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En r\u00e9curant le sucre au fond de sa tasse, le faux Charles et vrai Julien se dit qu\u2019il \u00e9tait temps que \u00e7a cesse. L\u2019heure de la vengeance du peuple bern\u00e9 \u00e9tait venue. Il serait le Chevalier blanc qui terrasserait les forces de l\u2019Irrationnel. Il en faisait maintenant une affaire personnelle. Le professeur Fakirou avait trouv\u00e9 son ma\u00eetre. Il paierait ce soir pour tous les imposteurs, \u00e0 19h pr\u00e9cises. Ce serait aigu comme le tranchant de la raison, et d\u00e9finitif. Julien se surprit \u00e0 bomber le torse et \u00e0 tendre le poing, dans un geste martial, en ramassant son cartable pos\u00e9 dans l\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La journ\u00e9e s\u2019\u00e9tira pendant huit heures, de rendez-vous en rendez-vous. Il montait et descendait des escaliers, appuyait sur des boutons d\u2019ascenseur, arpentait des couloirs vides comme dans le r\u00eave de la nuit, ouvrait des portes, vantait les espaces \u00e0 vivre et la vue imprenable \u00e0 des couples qui demandaient \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, serrait des mains. Il s\u2019\u00e9coutait parler en se disant que lui aussi, \u00e0 sa mani\u00e8re, <em>comp\u00e9tent dans son domaine<\/em>, vendait du r\u00eave et des solutions aux probl\u00e9matiques d\u2019habitabilit\u00e9. Le premier client de l\u2019apr\u00e8s-midi l\u2019aga\u00e7a particuli\u00e8rement&nbsp;: il cherchait un local pour recevoir de la client\u00e8le avec salle d\u2019attente et bureau, dont il pourrait occulter les fen\u00eatres jusqu\u2019\u00e0 faire le noir total en plein jour. Les volets roulants du F3 qu\u2019il lui pr\u00e9sentait laissaient passer encore trop de jour \u00e0 son go\u00fbt. \u00ab&nbsp;Vous voyez la vie en noir&nbsp;\u00bb, lui lan\u00e7a Julien. Il n\u2019avait rien en portefeuille en ce moment, sauf si le client voulait bien lui &nbsp; avancer 150&nbsp;euros de la main \u00e0 la main, contre la promesse de lui mettre de c\u00f4t\u00e9 un appartement qui allait se lib\u00e9rer, et qui ferait son affaire, il lui donnait sa parole. Il glissa les billets froiss\u00e9s en boule au fond de la poche de son veston.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le dernier client exp\u00e9di\u00e9 sur une promesse de vente, Julien se dirigea impasse des Chrysanth\u00e8mes, au num\u00e9ro&nbsp;13. Le nom du professeur Fakirou se d\u00e9tachait en lettres d\u2019or sur une plaque noire, en produisant un effet d\u2019hologramme qui donnait encore plus d\u2019\u00e9paisseur au personnage. Il sonna en regardant si personne ne le voyait, comme s\u2019il entrait dans un mauvais lieu. Une s\u0153ur de Naomi Campbell ouvrit la porte, sans doute la voix du t\u00e9l\u00e9phone. Elle introduisit monsieur Charles dans la salle d\u2019attente (monsieur le professeur Fakirou n\u2019allait pas tarder). La salle \u00e9tait vide, les chaises d\u00e9rang\u00e9es t\u00e9moignaient de l\u2019affluence de la journ\u00e9e, \u00e0 moins qu\u2019elles eussent \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es volontairement en d\u00e9sordre pour mettre en sc\u00e8ne la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 du professeur. Sur des tables basses \u00e9taient dispos\u00e9s divers objets, une pierre noire, un f\u00e9tiche avec une longue chevelure filasse, une sainte Vierge dans une boule avec de la neige, un petit autel avec une bougie, une statuette de divinit\u00e9 avec autant de bras qu\u2019un mille pattes. On sentait que le professeur avait voulu concentrer dans ce petit espace les symboles de toutes les religions, afin que chacun puisse s\u2019y retrouver, et m\u00eame les incroyants, puisqu\u2019on voyait entre un crucifix et un chandelier \u00e0 sept branches miniature un compas et une \u00e9querre. Dans un coin, un peu dans l\u2019ombre, Julien s\u2019arr\u00eata sur un objet qu\u2019il n\u2019avait pas vu d\u2019abord&nbsp;: un sablier qui se retournait tout seul quand l\u2019entonnoir du haut \u00e9tait vide, le m\u00eame mod\u00e8le qu\u2019il avait plac\u00e9 sur son bureau, \u00e0 l\u2019agence. \u00c7a, alors, le double de son sablier, exactement, un objet ancien tr\u00e8s rare, trouv\u00e9 aux puces de Saint-Ouen, que m\u00eame Jacques Attali n\u2019avait pas r\u00e9pertori\u00e9 dans son <em>Histoire du temps<\/em>. C\u2019est \u00e0 ce moment que la porte s\u2019ouvrit. Naomi Campbell, ou sa s\u0153ur (plut\u00f4t sa s\u0153ur), esquissa un sourire et lui d\u00e9signa un si\u00e8ge \u00e0 moiti\u00e9 cach\u00e9 dans l\u2019ombre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La pi\u00e8ce \u00e9tait plong\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9, comme au cin\u00e9ma. Seul se d\u00e9tachait dans un halo de lumi\u00e8re le buste du professeur Fakirou, et ses deux mains \u00e0-plat sur le bureau recouvert d\u2019un tissu dor\u00e9. Il \u00e9tait noir, comme son nom permettait de le supposer, habill\u00e9 d\u2019un boubou bleu parsem\u00e9 d\u2019\u00e9toiles aussi nombreuses que dans la voie lact\u00e9e. Cependant, le tour des yeux, des narines et de la bouche laissaient para\u00eetre un cerne blanc. Sous la chaleur de la lampe, le kh\u00f4l de la tempe droite commen\u00e7ait \u00e0 fondre, comme le rimmel quand on pleure. Aux \u00c9tats-Unis, on aurait pu l\u2019accuser de <em>black face<\/em> pour se moquer des Noirs, mais ici le maquillage \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 duper les Blancs, et aussi les Noirs. \u00ab&nbsp;Toi, mon gaillard, se dit Julien, tu vas p\u00e2lir sous ta couche de cirage.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du bureau, le gaillard cir\u00e9 avait eu comme un sursaut, une sorte de mouvement de recul, comme s\u2019il e\u00fbt senti que Julien l\u2019avait perc\u00e9 \u00e0 jour. Ou bien sa double vue lui avait-elle permis de deviner les intentions de son client&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je peux quelque chose pou\u2019 vous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019avait pas demand\u00e9 s\u2019il <em>pouvait <\/em>quelque chose. Il affirmait, le pr\u00e9tentieux. Mais Julien n\u2019allait pas se laisser impressionner par cette assurance factice, ni par ce faux accent africain que Fakirou avait d\u00fb apprendre dans <em>Tintin au Congo<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Oui, en effet, puisque je viens vous voir\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Julien s\u2019arr\u00eata net au bord d\u2019un trou&nbsp;: il saurait quoi dire le moment venu, M.&nbsp;Fakirou \u00e9tait un homme stupide, et lui trop intelligent&nbsp;; il improviserait comme \u00e0 son habitude quand il devait vanter la marchandise, mais l\u00e0, non, rien ne venait, il aurait d\u00fb r\u00e9fl\u00e9chir avant, pr\u00e9parer le pi\u00e8ge, au moins le d\u00e9but d\u2019une histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Ne dis \u2019ien, mon ami, ne pa\u2019le pas, professeur Faki\u2019ou sait ce que tu sais pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il \u00e9carta les mains et les arrondit, comme s\u2019il les e\u00fbt pos\u00e9es sur une boule absente. Un petit nuage d\u2019encens se d\u00e9gagea d\u2019un diffuseur, sans doute command\u00e9 par un m\u00e9canisme cach\u00e9. On aurait entendu une mouche voler, et effectivement, une mouche vola. On percevait une sorte de bourdonnement, issu d\u2019une bo\u00eete \u00e0 musique, pensa Julien, destin\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er un effet hypnotique. Il se raidit sur sa chaise, pendant que Fakirou baissait la t\u00eate, le front pliss\u00e9 par la concentration. Une goutte de kh\u00f4l tomba sur l\u2019\u00e9paule du boubou. Fakirou commen\u00e7ait \u00e0 se d\u00e9composer. Julien se dit qu\u2019il tenait le bon bout, le bout du boubou.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le faux black s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 marmotter un m\u00e9lange de syllabes emprunt\u00e9es \u00e0 plusieurs langues inconnues et de petits cris d\u2019oiseaux de nuit, chouettes et hulottes. Julien eut envie de se lever, de taper du poing sur la table pour faire cesser la com\u00e9die. Mais \u00e0 cet instant, Fakirou articula enfin quelque chose d\u2019intelligible&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je vois\u2026 du vide, un g\u2019and vide. Vous ma\u2019chez dans des maisons vides. C\u2019est de l\u00e0 que vient vot\u2019e mal, la peu\u2019 du vide.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si Julien avait \u00e9t\u00e9 maquill\u00e9 comme son vis-\u00e0-vis, le fard aurait coul\u00e9 aussi, entra\u00een\u00e9 par la sueur froide. Le marabout avait <em>vu <\/em>quelque chose, en rapport avec son m\u00e9tier d\u2019arpenteur de logements d\u00e9meubl\u00e9s, en pleine crise immobili\u00e8re. Si bien que le vide \u00e9tait en lui, dans son int\u00e9rieur, inoccup\u00e9 comme un appartement en attente de locataire. Julien sentit son corps clou\u00e9 sur sa chaise, et sa langue paralys\u00e9e dans sa bouche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il s\u2019entendit articuler&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Mais\u2026 qu\u2019est-ce qu\u2019on peut y faire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fakirou esquissa de la main droite une gesticulation vague qui tenait du signe de croix et de la main de Fatma.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Professeur Faki\u2019ou a la solution. Il emplit le vide en t\u2019ois s\u00e9ances, seulement t\u2019ois jours. Demain, \u00e0 la m\u00eame heu\u2019e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Julien souleva son corps de plomb. Le professeur Fakirou ressemblait \u00e0 un vrai Noir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je vous dois&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;150 eu\u2019os.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il les avait sur lui, froiss\u00e9s en boule au fond de la poche de son veston. Ce n\u2019\u00e9tait pas cher pay\u00e9, tous comptes faits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot. Ann\u00e9e 2018-2019.<br>Lorsque l\u2019on consid\u00e8re tous les domaines de la connaissance explor\u00e9s par Bouvard et P\u00e9cuchet, les h\u00e9ros du dernier roman de Flaubert, on se dit que, s\u2019ils \u00e9taient tomb\u00e9s sur une annonce de ce genre, ils auraient certainement eu la curiosit\u00e9 de s\u2019int\u00e9resser aux talents d\u2019un tel gu\u00e9risseur&nbsp;!<br>Car il faut reconna\u00eetre que la liste des comp\u00e9tences et la garantie des r\u00e9sultats font r\u00eaver&nbsp;!<br>Alors pouvoirs r\u00e9els ou mystification&nbsp;? Et si vous chargiez une nouvelle d\u2019illustrer la question, et peut-\u00eatre d\u2019y r\u00e9pondre\u2026<\/mark><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\"><strong>Professeur FAKIROU<\/strong> <strong>Voyant \u2013 Medium \u2013 Exorciste<\/strong> Sp\u00e9cialiste dans son domaine &nbsp; <em>Pas de vie sans probl\u00e8mes, pas de probl\u00e8mes sans solutions<\/em> Le professeur FAKIROU est tr\u00e8s comp\u00e9tent pour r\u00e9soudre toutes vos difficult\u00e9s Fid\u00e9lit\u00e9 conjugale, retour de l\u2019\u00eatre aim\u00e9, d\u00e9senvo\u00fbtement, maladie inconnue, impuissance sexuelle, chance aux jeux, f\u00e9condit\u00e9, r\u00e9ussite en affaires, arr\u00eat de l\u2019alcool et du tabac, ob\u00e9sit\u00e9, d\u00e9blocage de la timidit\u00e9, r\u00e9ussite aux examens, difficult\u00e9s avec la justice, d\u00e9go\u00fbt de la vie, probl\u00e8mes de voisinage, am\u00e9lioration financi\u00e8re, protection contre les mauvais sorts, solitude, permis de conduire\u2026 &nbsp; <strong>R\u00e9sultats rapides et garantis<\/strong> Contactez-moi sans perdre de temps&nbsp;! 02 35 36 XX XX<\/mark><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Tel \u00e9tait le sujet qui nous a rassembl\u00e9s cette ann\u00e9e au sein de l\u2019atelier d\u2019\u00e9criture de nouvelles. Et si nous nous sommes amus\u00e9s \u00e0 \u00e9tablir un lien avec <em>Augustine a disparu,<\/em> la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre cr\u00e9\u00e9e au printemps dernier, dans laquelle Bouvard et P\u00e9cuchet, entre pendule et table tournante, apparaissaient dans toute leur bonhomie et leur charmante incomp\u00e9tence, nous avons aussi pris toute libert\u00e9 pour nous en \u00e9carter et revenir dans le pr\u00e9sent, qui ne manque pas non plus d\u2019\u00e9tranges personnages, faisant commerce de leurs pouvoirs \u2013 proclam\u00e9s \u2013 \u00e0 d\u00e9faut de leurs savoirs.<br>Mich\u00e8le Guigot. Animatrice de l\u2019atelier<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Ma main<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Monsieur Flaubert n\u2019est pas homme \u00e0 qui on puisse proposer de l\u2019aide. Monsieur Flaubert est un grand \u00e9crivain et malgr\u00e9 une forte propension \u00e0 l\u2019autod\u00e9rision, il est tr\u00e8s orgueilleux et il n\u2019accepterait pas un geste bienveillant \u00e0 son \u00e9gard. Il le consid\u00e9rerait comme un affront.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je l\u2019ai rencontr\u00e9 il y a de nombreuses ann\u00e9es, apr\u00e8s lui avoir dit que son premier livre m\u2019avait touch\u00e9e. Comment lui, un homme, pouvait-il \u00e0 ce point savoir ce qu\u2019une femme ressentait, ce que moi je ressentais&nbsp;? J\u2019en ai con\u00e7u une haute id\u00e9e de l\u2019homme, \u00e0 travers le roman. Puis, je l\u2019ai rencontr\u00e9 chez une amie, qui \u00e9tait aussi la sienne, et l\u2019id\u00e9e que je m\u2019\u00e9tais faite de l\u2019homme s\u2019est un peu nuanc\u00e9e en d\u00e9couvrant un colosse fragile, un Viking au c\u0153ur de jeune fille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons commenc\u00e9 \u00e0 correspondre, moi dans le r\u00f4le de la dame distante, lui multipliant les formules trop tendres, comme il doit en user avec toutes ses admiratrices. Nous avons \u00e9chang\u00e9 beaucoup de lettres, nous nous sommes peu vus. Ce commerce \u00e9pistolaire me convenait&nbsp;: j\u2019aimais qu\u2019il m\u2019entretienne de son humeur et de ses maladies, de son roman en cours, de ses lectures et de l\u2019\u00e9norme documentation qu\u2019il r\u00e9unissait, d\u2019Edmond Laporte qui l\u2019aidait par son travail de copiste, de la Seine qui coule sous ses fen\u00eatres, des saisons, de la b\u00eatise des hommes, de tout enfin. Je lui parlais de moi, juste assez pour qu\u2019il se reconnaisse dans le miroir que je lui tendais. C\u2019est lui l\u2019\u00e9crivain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par mon amie, j\u2019ai appris qu\u2019il \u00e9tait entr\u00e9 dans une suite de malheurs&nbsp;: il avait perdu sa m\u00e8re qui le prot\u00e9geait des autres et de lui-m\u00eame&nbsp;; ses plus proches compagnons de plume \u00e9taient morts aussi. Il \u00e9tait ruin\u00e9, \u00e0 cause de sa ni\u00e8ce&nbsp;: ce noble c\u0153ur s\u2019\u00e9tait d\u00e9pouill\u00e9 pour la sauver du d\u00e9shonneur. Il ne me disait rien de tout cela dans ses lettres, mais je sentais \u00e0 sa mani\u00e8re d\u00e9sabus\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait sur une pente descendante. M\u00eame ses formules tendres se teintaient d\u00e9sormais de m\u00e9lancolie. Je l\u2019avais aper\u00e7u de dos, sortant du salon de mon amie, courb\u00e9, le pas lent, un vieil homme marchant vers sa fin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le coup fatal lui avait \u00e9t\u00e9 port\u00e9, me dit mon amie, par sa brouille avec son fid\u00e8le Laporte, une histoire d\u2019argent li\u00e9e \u00e0 la ruine de sa ni\u00e8ce. Toujours est-il qu\u2019il se retrouvait dans une profonde solitude, sans personne pour l\u2019aider dans son travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, je me suis d\u00e9cid\u00e9e. J\u2019ai tourn\u00e9 sept fois ma plume dans l\u2019encrier. Qu\u2019est-ce qu\u2019une femme comme moi pouvait lui offrir&nbsp;? Je ne suis pas sotte, je sais le latin, je serais flatt\u00e9e d\u2019\u00eatre associ\u00e9e \u00e0 une \u0153uvre que j\u2019admirais, f\u00fbt-ce \u00e0 une place subalterne. Il me semble que quelques rayons de la gloire du romancier rejailliraient sur moi, si j\u2019\u00e9tais admise dans le laboratoire de l\u2019\u0153uvre, si j\u2019en partageais les secrets. J\u2019ai appris \u00e0 former les pleins et les d\u00e9li\u00e9s pendant mes \u00e9tudes pour devenir pr\u00e9ceptrice, j\u2019ai une belle main. \u00ab&nbsp;Je me suis laiss\u00e9 dire que vous n\u2019avez plus de secr\u00e9taire. Je vous offre ma main. Acceptez-l\u00e0 simplement. Il ne faut pas d\u00e9sesp\u00e9rer de la vie. Vous vous croyez seul, mais je suis l\u00e0. Vous pouvez compter sur moi&nbsp;\u00bb, et autres phrases susceptibles de m\u2019ouvrir la porte de son cabinet de travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il a r\u00e9pondu poste pour poste, comme \u00e0 son habitude. Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 une acceptation de but en blanc, je m\u2019\u00e9tais pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 vaincre ses r\u00e9ticences en plusieurs \u00e9tapes. Son billet est dat\u00e9 de Croisset, une heure du matin&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Votre bonne volont\u00e9 \u00e0 mon endroit m\u2019a attendri, ma pauvre ch\u00e8re belle. Mais je vous en prie, n\u2019y pensez plus. N\u2019importe, je vous remercie de la proposition, comme d\u2019un pr\u00e9sent. Et ne regrettez rien&nbsp;! Vous auriez eu un pi\u00e8tre monsieur&nbsp;! n\u2019\u00e9tant pas fait pour la vie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des regrets&nbsp;? un pi\u00e8tre monsieur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai pris un papier de grand format, j\u2019ai dessin\u00e9 ma main droite en suivant les contours des doigts avec un crayon, et dans le papier pli\u00e9 en quatre, j\u2019ai gliss\u00e9 une plume d\u2019oie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peut-\u00eatre qu\u2019il comprendra.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot. Ann\u00e9e 2017-2018.<br>Flaubert et les femmes&nbsp;! Il fallait bien qu\u2019un jour nous osions aborder ce vaste domaine&nbsp;! M\u00eame si Flaubert e\u00fbt sans aucun doute pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu\u2019on n\u2019all\u00e2t point fouiller dans sa vie sentimentale et \u00e9rotique, la post\u00e9rit\u00e9 s\u2019en est charg\u00e9e. C\u2019est que conna\u00eetre l\u2019homme \u00e9claire l\u2019\u0153uvre, du moins le pense-t-on.<br>Mais, plut\u00f4t que de rechercher l\u2019authenticit\u00e9, nous nous sommes autoris\u00e9s au contraire, \u00e0 travers des bribes de ses \u00e9crits, \u00e0 imaginer ce qui les a motiv\u00e9es, \u00e0 fabriquer, \u00e0 partir de quelques mots, de possibles aventures\u2026 \u00c9crire une nouvelle ressortit plus \u00e0 l\u2019invention qu\u2019\u00e0 la pr\u00e9occupation biographique. Alors il s\u2019est agi, pour nous, de faire travailler notre imagination plut\u00f4t que de fouiller dans la vie r\u00e9elle du grand homme. Et nous lui avons pr\u00eat\u00e9 peut-\u00eatre plus que nous lui avons emprunt\u00e9 v\u00e9ritablement. Avec prudence et vraisemblance, certes, mais sans bouder notre plaisir cr\u00e9atif.<br>C\u2019est le pas que nous avons franchi avec nos ateliers d\u2019\u00e9criture. Et Flaubert lui-m\u00eame s\u2019en serait amus\u00e9, peut-\u00eatre.<br>Les femmes, donc&nbsp;!<br>Pas celles du premier cercle, familial, dans lequel Gustave s\u2019inscrit avec sinc\u00e9rit\u00e9, respect, constance et un sens aigu de la protection&nbsp;: attachement, incomparable, pour la m\u00e8re, pour la s\u0153ur, pour la ni\u00e8ce.<br>Mais, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de cette relation-l\u00e0, souvent \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, et de pr\u00e9f\u00e9rence dans le secret, pour le moins la discr\u00e9tion, il y a l\u2019amour des autres femmes, qui se d\u00e9cline sur toute la gamme du d\u00e9sir, depuis la tendresse jusqu\u2019\u00e0 la passion, de la simple pulsion \u00e0 l\u2019inclination durable. Nous les d\u00e9couvrons dans le cours d\u2019une correspondance, ou cit\u00e9es par un tiers, ou bien \u00e9voqu\u00e9es dans une d\u00e9dicace, ou encore reproduites en h\u00e9ro\u00efnes de roman&nbsp;: la femme de chambre, \u00c9lisa, Eulalie, les prostitu\u00e9es, Kuchuck-H\u00e2nem, Louise, B\u00e9atrix, L\u00e9onie\u2026 et c\u0153tera.<br><em>Mich\u00e8le Guigot<\/em>. Animatrice de l\u2019atelier<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Voici la liste des citations qui tenaient lieu de sujet.<br>\u00ab&nbsp;\u00e0 la tr\u00e8s belle et tr\u00e8s cruelle J&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;\u00e0 Madame J. Gustave Flaubert offre ce livre et voudrait bien s\u2019offrir lui-m\u00eame&nbsp;!&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Votre bonne volont\u00e9 \u00e0 mon endroit m\u2019a attendri, ma pauvre ch\u00e8re belle. Mais je vous en prie, n\u2019y pensez plus. N\u2019importe, je vous remercie de la proposition, comme d\u2019un pr\u00e9sent.<br>Et ne regrettez rien&nbsp;! Vous auriez eu un pi\u00e8tre monsieur&nbsp;!&nbsp;n\u2019\u00e9tant pas fait pour la vie.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Pauvre femme est-ce qu\u2019elle m\u2019aurait aim\u00e9 vraiment&nbsp;? Toutes mes tendresses pass\u00e9es me reviennent \u00e0 la bouche, comme des aliments non dig\u00e9r\u00e9s et pourris dans l\u2019estomac.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Quelle douceur ce serait pour l\u2019orgueil si en partant on \u00e9tait s\u00fbr de laisser un souvenir&nbsp;\u2012 et qu\u2019elle pensera \u00e0 vous plus qu\u2019aux autres, que vous resterez en son c\u0153ur.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Je mesurai l\u2019angle de cette b\u00fbche \u00e0 la tempe de cette femme irascible, vraiment intol\u00e9rable. Puis, une vision passa devant mes yeux&nbsp;: les gendarmes, la cour d\u2019assises. Brusquement, je me levai et je pris la porte.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Ma vieille amie, ma vieille tendresse, Je ne peux pas voir votre \u00e9criture, sans \u00eatre remu\u00e9&nbsp;! Aussi, ce matin j\u2019ai d\u00e9chir\u00e9 avidement l\u2019enveloppe de votre lettre, \u2013&nbsp;Je croyais qu\u2019elle m\u2019annon\u00e7ait votre visite. H\u00e9las, non&nbsp;!&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Si je te jugeais l\u00e9g\u00e8re et niaise comme les autres femmes, je te paierais de mots, de promesses, de serments. Qu\u2019est-ce que cela me co\u00fbterait&nbsp;?&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Ton amour m\u2019a rendu triste. Je voudrais ne jamais t\u2019avoir connue, pour toi, pour moi ensuite. Et cependant ta pens\u00e9e m\u2019attire sans rel\u00e2che. J\u2019y trouve une douceur exquise. Ah&nbsp;! Qu\u2019il e\u00fbt mieux valu en rester \u00e0 notre premi\u00e8re promenade&nbsp;! Je me doutais de tout cela.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Je vous baise les mains puisque les convenances m\u2019emp\u00eachent d\u2019aller plus loin.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Je vous baise les deux c\u00f4t\u00e9s de votre charmant col puisque vous ne m\u2019abandonnez que \u00e7a.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Une rage subite m\u2019est descendue, comme la foudre dans le ventre, et j\u2019avais envie de me ruer dessus comme un tigre, j\u2019\u00e9tais \u00e9bloui.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Je vous ai paru sublime nagu\u00e8re, maintenant je vous parais pitoyable.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Ainsi, vous me reprochez mon amour pour \u201cles premi\u00e8res venues\u201d. C\u2019est une erreur historique. \u00c7a m\u2019ennuie tout comme autre chose. \u00c7a m\u2019assomme m\u00eame. La prostitu\u00e9e est un mythe perdu. J\u2019ai cess\u00e9 de la fr\u00e9quenter, par d\u00e9sespoir de la trouver.<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Bon comme la romaine<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En sortant de bon matin du 15 de la rue Saint-Sever, M.&nbsp;Burel ressentit un petit frisson de plaisir. Le thermom\u00e8tre \u00e9tait descendu \u00e0 9 degr\u00e9s au-dessous de z\u00e9ro, mais c\u2019\u00e9tait un froid sec et sans vent, et M.&nbsp;Burel se sentait bien prot\u00e9g\u00e9 des pieds \u00e0 la t\u00eate, les extr\u00e9mit\u00e9s couvertes par des moufles et des chaussettes tricot\u00e9es par son \u00e9pouse, \u2013&nbsp;mieux qu\u2019une \u00e9pouse, une vraie m\u00e8re pour lui&nbsp;\u2013 et le chef coiff\u00e9 par un bonnet piqu\u00e9 de mousseline et doubl\u00e9 de futaine. Il est doux d\u2019avoir chaud quand on pense aux mis\u00e9reux qui ont froid, et surtout \u00e0 ces pauvres femmes pouss\u00e9es \u00e0 abandonner leur enfant parce qu\u2019elles manquent de pain et de charbon. S\u0153ur Gertrude devrait faire vite apr\u00e8s le coup de sonnette pour retirer les b\u00e9b\u00e9s du tour avant qu\u2019ils ne g\u00e8lent, sinon M.&nbsp;Burel n\u2019aurait rien \u00e0 enregistrer ce jour-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 mi-chemin entre le quartier Saint-Sever et la rue Bourgerue, il traversait le Pont-Neuf. Depuis cinq ans qu\u2019il empruntait le m\u00eame chemin, sans presque jamais d\u00e9vier de trajectoire, il aurait pu laisser ses pieds le conduire. Ce matin-l\u00e0, il se pencha par-dessus le parapet et vit des gla\u00e7ons qui s\u2019entrechoquaient charri\u00e9s par la Seine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une bonne chaleur l\u2019attendait dans la grande salle de l\u2019administration o\u00f9 se faisaient toutes les \u00e9critures. \u00c0 force de menus services, il avait r\u00e9ussi \u00e0 obtenir le bureau pr\u00e8s du po\u00eale. Il l\u2019occupait depuis le retour du bon roi Louis. On avait bien voulu oublier son pass\u00e9 d\u2019intendant dans l\u2019arm\u00e9e de l\u2019usurpateur, et sa belle main avait convaincu l\u2019Administrateur de l\u2019Hospice g\u00e9n\u00e9ral de lui donner une place de copiste. On le citait comme un mod\u00e8le d\u2019employ\u00e9, ne commettant jamais une faute, remplissant ses registres sans faire une tache, et il avan\u00e7ait tout doucement dans la carri\u00e8re en suivant sa pente naturelle, comme le fleuve s\u2019\u00e9coule vers la mer. Les jours se ressemblaient, il ne se passait rien, et cette monotonie lui \u00e9tait une garantie de bonheur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S\u0153ur Gertrude l\u2019accueillait tous les jours avec un mot aimable, un caf\u00e9 r\u00e9chauff\u00e9 sur le coin du po\u00eale, et le <em>Journal de Rouen<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Il fait un froid \u00e0 geler l\u2019encre dans les encriers. Pourrez-vous tenir la plume entre vos doigts&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Soyez tranquille, ma s\u0153ur, je sors couvert, dit-il en montrant la paire de moufles tricot\u00e9es par Mme&nbsp;Burel. Mes doigts restent bien souples.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Alors, le registre vous attend. Une petite a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9e hier soir, \u00e0 sept heures et demie. Elle a dans les quatre jours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et elle posa sur le bureau un minuscule baluchon envelopp\u00e9 dans un morceau de toile \u00e0 carreaux rouges et bleus, nou\u00e9 aux quatre coins.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le plus urgent, c\u2019\u00e9tait la lecture exhaustive du <em>Journal du Rouen<\/em>. Ce mardi, on apprenait qu\u2019il faisait tr\u00e8s froid, \u00ab&nbsp;jusqu\u2019\u00e0 9 degr\u00e9s de glace&nbsp;\u00bb, et M.&nbsp;Burel fut rassur\u00e9 de voir imprim\u00e9 ce qu\u2019il avait personnellement constat\u00e9. Ce soir, on jouerait au Th\u00e9\u00e2tre des Arts les <em>V\u00eapres Siciliennes<\/em>, trag\u00e9die en cinq actes, suivie de <em>Joconde<\/em>, op\u00e9ra en trois actes, en attendant <em>Le Pied de Mouton<\/em>, com\u00e9die-f\u00e9erie, orn\u00e9e de toutes ses m\u00e9tamorphoses. Il regardait le programme tous les jours, bien que ne sortant presque jamais, en homme rang\u00e9, rentrant directement chez lui apr\u00e8s la journ\u00e9e de travail, mais satisfait d\u2019habiter une grande ville de province offrant toutes les distractions modernes. On apprenait que Napol\u00e9on \u00ab&nbsp;jouissait d\u2019une bonne sant\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;: l\u2019ancien fid\u00e8le se r\u00e9jouit int\u00e9rieurement de savoir son Empereur en vie, sur son \u00eele, l\u00e0-bas. Le Ch\u00e2teau fait savoir que son Altesse Royale vient d\u2019envoyer du secours pour les indigents&nbsp;; on s\u2019occupait des pauvres. On vivait en paix, dans le pays comme hors des fronti\u00e8res. Le thermom\u00e8tre pr\u00e8s du po\u00eale montait \u00e0 25 degr\u00e9s, c\u2019\u00e9tait m\u00eame un peu trop&nbsp;; il faisait bon vivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s la lecture du journal, venait le rituel de la taille des plumes d\u2019oie. Cela prenait du temps, car il les aimait ni trop pointues ni trop \u00e9mouss\u00e9es, et suffisamment souples pour marquer les pleins et les d\u00e9li\u00e9s. Il avait en horreur les plumes qui crissent sur le papier ou qui l\u2019arrachent. Dans sa vie r\u00e9gl\u00e9e comme ses registres, le moindre accident d\u2019un bec de plume sur une feuille prenait des proportions de catastrophe nationale. Il lui arriva de ne pas dormir pendant trois nuits \u00e0 cause d\u2019une feuille perfor\u00e9e. Mais ce jour-l\u00e0, il \u00e9tait ma\u00eetre de sa plume comme de lui, et rien de f\u00e2cheux ne se passerait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le registre \u00e9tait ouvert \u00e0 la page 7, sur une feuille lign\u00e9e en grande partie blanche, avec ses formules imprim\u00e9es en haut et en bas, et au milieu un vide qu\u2019il remplirait de sa belle \u00e9criture pench\u00e9e pour d\u00e9crire les effets, et quand il en serait \u00e0 copier les mots du billet, l\u00e0, il prendrait une autre \u00e9criture, toute droite, comme si ce n\u2019\u00e9tait pas la sienne. Ensuite, il n\u2019aurait plus qu\u2019\u00e0 trouver un nouveau nom pour l\u2019enfant, \u00e0 reporter sur la ligne du haut, c\u2019est toujours en dernier que le nom lui venait&nbsp;; le P\u00e8re Bouic inscrirait \u00ab&nbsp;Baptiz\u00e9e&nbsp;\u00bb en marge, et signerait, de sa haute \u00e9criture raide et pointue, et lui enfin, Burel, avec un beau paraphe enveloppant dans lequel il s\u2019enfermait, prot\u00e9g\u00e9 des malheurs du monde. Il serait presque d\u00e9j\u00e0 midi, et s\u0153ur Gertrude ne tarderait pas \u00e0 servir la soupe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il commen\u00e7a par inscrire ce que s\u0153ur Gertrude lui avait appris&nbsp;: <em>le dix janvier an 1820 \u00e0 7h&nbsp;\u00bd du soir a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 un enfant de sexe f\u00e9minin d\u2019environ quatre jours<\/em>. Le collier prenait le 15<sup>e<\/sup> rang depuis le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e. Le rythme ne faiblissait pas&nbsp;: M.&nbsp;Burel noircissait en moyenne une page et demie par jour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les premiers mois, il lui arrivait de ressentir un petit pincement en d\u00e9chiffrant les billets sans orthographe et en palpant les remarques. Il connaissait les nourrices \u00e2pres au gain, il savait combien peu d\u2019enfants plac\u00e9s survivaient, m\u00eame pas un sur deux. Apr\u00e8s, il avait retrouv\u00e9 un c\u0153ur dur de soldat. Il enregistrait les effets comme un commissaire-priseur sans \u00e2me, il recopiait les billets, fautes incluses, il \u00e9pinglait les remarques en veillant \u00e0 ne pas se piquer les doigts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand il eut d\u00e9fait le n\u0153ud du baluchon de ce jour, un petit tas de chiffons et un bout de papier apparurent. Il prenait un par un les habits du nourrisson, et il les nommait \u00e0 haute voix tout en \u00e9crivant. <em>Un bonnet piqu\u00e9 de mousseline doubl\u00e9 de futaine<\/em>, c\u2019est exactement comme mon bonnet, se dit-il, la vie vous joue de ces tours, par moment. En soulevant le dernier v\u00eatement, il d\u00e9couvrit la remarque&nbsp;: <em>un morceau de flanelle couleur caf\u00e9 \u00e0 rayes blanches<\/em>, d\u00e9coup\u00e9 dans une jupe \u00e9lim\u00e9e qui servait de lange \u00e0 l\u2019enfant. Le tissu lui rappelait quelque chose, cette couleur caf\u00e9, ces rayures, il avait d\u00e9j\u00e0 vu cela, mais o\u00f9&nbsp;? Dans diff\u00e9rents endroits, sans doute, au hasard des rues, elle tra\u00eenait partout, cette \u00e9toffe banale qui habillait les filles de peu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En t\u00e2tant la flanelle entre deux doigts, comme on roule une cigarette, il eut la sensation d\u2019un contact connu, une \u00e9toffe qu\u2019il aurait effleur\u00e9e peut-\u00eatre&nbsp;? Le souvenir lui revenait par la peau, mais un souvenir fugace qui remontait \u00e0 plusieurs mois, et qui se perdait dans un temps sans m\u00e9moire. Il \u00e9vita de s\u2019y arr\u00eater, comme les gla\u00e7ons contournent les piles du Pont-Neuf pour continuer leur descente dans le courant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au tour du billet, maintenant. Sur un papier sale, plus chiffonn\u00e9 que pli\u00e9, s\u2019\u00e9talaient trois lignes d\u2019une \u00e9criture irr\u00e9guli\u00e8re, \u00e0 l\u2019image de ce qu\u2019avait d\u00fb \u00eatre la vie de cette mis\u00e9rable m\u00e8re. Son regard fut attir\u00e9 par les grosses lettres majuscules&nbsp;: <em>sept teure du Soire<\/em>, <em>anvlop\u00e9 d\u2019un Morsos<\/em>, elles lui disaient quelque chose, ces majuscules, le <em>S<\/em> de <em>Soire<\/em> avec une petite boucle dans la partie sup\u00e9rieure et une grande en bas, termin\u00e9e par une pointe en hame\u00e7on, et les deux pics du M de <em>Morsos<\/em>. Des billets mal \u00e9crits par de mauvaises mains et dans l\u2019\u00e9motion, il en avait tant eus sous les yeux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il passa le plat de sa main sur la feuille, comme s\u2019il e\u00fbt voulu en chasser la poussi\u00e8re, et il se mit \u00e0 reproduire les fautes avec l\u2019application d\u2019un scribe copiant un texte sacr\u00e9. <em>Cejour d\u2019hui 10 Janvier 1820<\/em>. Suivait un mot qu\u2019il eut du mal \u00e0 d\u00e9chiffrer. <em>Elis<\/em>. L\u2019enfant pos\u00e9 s\u2019appelait <em>\u00c9lise<\/em>. Le mot d\u2019apr\u00e8s r\u00e9sista plus longtemps, avec son grand <em>S<\/em> \u00e0 l\u2019initiale. Il vint d\u2019un coup, et M.&nbsp;Burel resta la plume en l\u2019air. <em>Sabes<\/em>, avec son grand <em>S<\/em> en attente d\u2019un poisson \u00e0 ferrer. Tout se condensa d\u2019un bloc, le nom <em>Sabes <\/em>en grands lettres maladroites sur la porte, la jupe de flanelle couleur caf\u00e9 \u00e0 raies blanches, les premi\u00e8res chaleurs du mois d\u2019avril 1819, il y a neuf mois. Les oiseaux chantaient en ce printemps, et M.&nbsp;Burel n\u2019\u00e9tait pas rentr\u00e9 directement au 15 de la rue Saint-Sever pour retrouver Mme&nbsp;Burel, il avait fait un \u00e9cart par la rue de la Cigogne et pouss\u00e9 plusieurs soirs de suite une grille en fer qui grin\u00e7ait. Il aurait \u00e9t\u00e9 ruin\u00e9, lui qui \u00e9tait bon comme la Romaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S\u0153ur Gertrude \u00e9tait sortie et personne n\u2019avait surpris la plume arr\u00eat\u00e9e dans sa course. Elle se remit en mouvement vers le papier. M.&nbsp;Burel finit de remplir sa page et il signa de son beau paraphe enveloppant qui prot\u00e9geait son nom du monde ext\u00e9rieur. Il ne restait plus qu\u2019\u00e0 trouver un nom et un pr\u00e9nom pour l\u2019abandonn\u00e9e. La plume crissa sur le papier, et M.&nbsp;Burel eut un rictus d\u2019agacement. Ce grincement fit revenir celui de la grille en fer. Elle s\u2019appellerait F\u00e9ron. Il \u00e9tait bon comme la Romaine. Romaine de son pr\u00e9nom. F\u00e9ron Romaine, oui, \u00e7a sonne bien pour une entr\u00e9e dans la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans quelques jours, les gla\u00e7ons fondraient dans l\u2019eau de la Seine. Le pire n\u2019est pas toujours s\u00fbr, pensa-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il tourna la page du registre et inscrivit d\u2019avance le num\u00e9ro 16, sous le mot imprim\u00e9 \u00ab&nbsp;Collier&nbsp;\u00bb. S\u0153ur Gertrude ne tarderait pas \u00e0 lui apporter un autre paquet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand il rentra au 15 de la rue Saint-Sever, les pieds froids, il entendit une voix famili\u00e8re sortant de la cuisine&nbsp;: \u00ab&nbsp;Viens vite te r\u00e9chauffer, mon petit&nbsp;!&nbsp;\u00bb Il enleva ses moufles et son bonnet doubl\u00e9 de futaine.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"606\" height=\"830\" src=\"https:\/\/yvanleclerc.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/enfant-abandonne.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-310\" style=\"width:484px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/yvanleclerc.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/enfant-abandonne.jpg 606w, https:\/\/yvanleclerc.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/enfant-abandonne-219x300.jpg 219w\" sizes=\"auto, (max-width: 606px) 100vw, 606px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot. Ann\u00e9e 2016-2017.<br><em>Sujet&nbsp;<\/em>: enfants abandonn\u00e9s<br>Il est un lieu du Mus\u00e9e Flaubert et d\u2019Histoire de la M\u00e9decine o\u00f9 les visiteurs s\u2019attardent, un peu plus qu\u2019ailleurs, commentent, \u00e0 voix plus feutr\u00e9e, s\u2019\u00e9meuvent, en soudaine empathie, et imaginent ou se souviennent\u2026 C\u2019est la salle des enfants abandonn\u00e9s, petits mis\u00e9reux vou\u00e9s, quand la chance leur \u00e9vitait la mort, \u00e0 la rudesse d\u2019une nourrice, au placement dans une ferme \u00e0 six ans et au travail en usine \u00e0 douze. Et lorsque l\u2019on sait qu\u2019une seule ann\u00e9e (nous avons choisi 1820) pouvait consigner 716 cas, il est clair que nous n\u2019avions que l\u2019embarras du choix pour <em>adopter<\/em> nos petits h\u00e9ros d\u2019\u00e9criture.<br>Certes, afin de rester en harmonie avec notre mus\u00e9e, nous sommes partis de cette r\u00e9alit\u00e9 sociale douloureuse pour nourrir notre inspiration de nouvelliste, mais en privil\u00e9giant l\u2019optimisme ou la fantaisie sur le mis\u00e9rabilisme. C\u2019est ainsi que s\u2019est dessin\u00e9 le sujet de notre atelier d\u2019\u00e9criture&nbsp;:<br>\u00c0 partir des indications inscrites sur l\u2019une des pages du registre de l\u2019ann\u00e9e 1820,<br>il s\u2019agit d\u2019\u00e9crire une nouvelle illustrant la formule&nbsp;: <em>le pire n\u2019est jamais s\u00fbr<\/em>.<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Extrait d\u2019un carnet chirurgical in\u00e9dit du Dr Achille-Cl\u00e9ophas Flaubert<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le Mus\u00e9e Flaubert et d\u2019histoire de la m\u00e9decine, situ\u00e9 \u00e0 Rouen, conserve dans ses collections dix carnets d\u2019interventions chirurgicales r\u00e9alis\u00e9es par le Dr&nbsp;Achille-Cl\u00e9ophas Flaubert, le p\u00e8re du c\u00e9l\u00e8bre \u00e9crivain. Les comptes rendus d\u2019op\u00e9rations \u00e9taient r\u00e9dig\u00e9s par des \u00e9l\u00e8ves du chirurgien en chef. Mme&nbsp;Sophie Demoy, conservatrice de ce Mus\u00e9e, a r\u00e9cemment retrouv\u00e9 un carnet secret, inconnu \u00e0 ce jour. Nous en transcrivons une page in\u00e9dite.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dominique Claude Renier, originaire de Biville-la-Baignarde, se pr\u00e9senta le matin du 12&nbsp;d\u00e9cembre 1845, \u00e0 une heure o\u00f9 Monsieur Flaubert consulte sans rendez-vous. La personne ne souffrait d\u2019aucun mal apparent, et quand le docteur s\u2019est enquis de l\u2019objet de sa visite, elle l\u2019a pri\u00e9 de l\u2019entendre seul, hors de la pr\u00e9sence de toutes les autres parties. Mais le docteur lui a r\u00e9pondu que les chirurgiens \u00e9taient tenus au secret professionnel par le serment d\u2019Hippocrate, qui obligeait les gens de m\u00e9decine \u00e0 taire ce qui n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre divulgu\u00e9 et \u00e0 regarder la discr\u00e9tion comme un devoir en pareil cas, et qu\u2019elle pouvait parler devant l\u2019auditoire sans peur ni retenue. Cette personne a d\u00e9clar\u00e9 que la situation \u00e9tait d\u00e9licate, mais puisque l\u2019affaire ne sortirait jamais de la salle de consultation, elle se r\u00e9solut \u00e0 exposer son cas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On vit alors Dominique Claude Renier enlever son long manteau d\u2019hiver et son chapeau haut-de-forme. Il apparut un gilet de soie rose et noir garni de dentelles. Sur ses \u00e9paules une masse de longs cheveux cach\u00e9s dans le couvre-chef tomba sur ses \u00e9paules. Simultan\u00e9ment, la voix qui sortait du fond de la poitrine prit des accents plus haut perch\u00e9s, et la personne finit par dire ce qui l\u2019amenait. On entendit distinctement, prononc\u00e9es d\u2019un seul souffle, les paroles suivantes, consign\u00e9es exactement, et confirm\u00e9es apr\u00e8s la consultation par l\u2019ensemble des chirurgiens et \u00e9l\u00e8ves en chirurgie soussign\u00e9s&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis un homme et je veux devenir une femme.&nbsp;\u00bb Les pr\u00e9sents peuvent t\u00e9moigner qu\u2019un silence s\u2019ensuivit. Jamais de semblables paroles n\u2019avaient retenti dans le cabinet de consultation du docteur, et tous les regards des chirurgiens et des \u00e9l\u00e8ves en chirurgie se tourn\u00e8rent dans sa direction. Il s\u2019assit derri\u00e8re son bureau, posa devant lui une feuille de papier qu\u2019il lissa du plat de sa main, trempa la plume dans l\u2019encrier et se mit \u00e0 \u00e9crire ou \u00e0 dessiner quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s un certain temps, Monsieur Flaubert pria le patient de bien vouloir r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 haute et intelligible voix, afin que tous puissent bien entendre, et quand celui-ci eut confirm\u00e9 ses dires, le docteur lui demanda de d\u00e9cliner son identit\u00e9, \u00e2ge, profession et d\u00e9tail de la maladie. Le patient r\u00e9pondait au nom de Renier, qu\u2019il pronon\u00e7ait R\u2019nier, d\u2019un seul souffle. L\u2019usage \u00e9tait de faire pr\u00e9c\u00e9der son nom de \u00ab&nbsp;Gars&nbsp;\u00bb et d\u2019ajouter Charles en troisi\u00e8me pr\u00e9nom d\u2019\u00e9tat civil. Il \u00e9tait \u00e2g\u00e9 de 18&nbsp;ans et il exer\u00e7ait la profession de chanteur d\u2019op\u00e9ra au Th\u00e9\u00e2tre des Arts de Rouen. Il corrigea le mot de \u00ab&nbsp;maladie&nbsp;\u00bb, disant qu\u2019il ne souffrait d\u2019aucune maladie douloureuse, mais que la Nature s\u2019\u00e9tait tromp\u00e9e en lui donnant un corps d\u2019homme alors qu\u2019il avait toujours \u00e9t\u00e9 une femme. Il est \u00e0 noter qu\u2019il disait \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb et qu\u2019il accordait tous les mots au genre f\u00e9minin. Il r\u00e9clamait au chirurgien de bien vouloir corriger cette erreur de la Nature en r\u00e9tablissant sa v\u00e9ritable identit\u00e9 sous la fausse. Comme il venait d\u2019\u00eatre engag\u00e9 \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra de la ville en raison de sa belle voix de contret\u00e9nor, il attendait de l\u2019op\u00e9ration qu\u2019elle lui perm\u00eet de gagner encore un peu en aigu jusqu\u2019\u00e0 passer pour une voix de contralto, afin de pouvoir tenir sa partie dans les r\u00f4les du r\u00e9pertoire f\u00e9minin, lesquels manquaient de candidates, les femmes pr\u00e9f\u00e9rant les sc\u00e8nes parisiennes, disait-il, parce qu\u2019elles y \u00e9taient mieux pay\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Monsieur Flaubert dit que son m\u00e9tier ne consistait pas \u00e0 corriger les erreurs de la Nature mais \u00e0 r\u00e9parer les blessures et autres accidents de la vie. Mais le jeune malade crut pouvoir objecter que l\u2019op\u00e9ration d\u2019un pied bot, par exemple, consistait bien \u00e0 r\u00e9parer les erreurs de la Nature, et qu\u2019entre un pauvre infirme boitant de naissance et lui, il n\u2019y avait pas si grande diff\u00e9rence. Le docteur rappela au malade, qui refusait toujours qu\u2019on l\u2019appel\u00e2t ainsi, le serment d\u2019Hippocrate&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je m\u2019abstiendrai de tout mal.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le docteur dit alors qu\u2019il ne se connaissait pas en organes de chanteurs, mais il avait quelques aper\u00e7us sur les castrats, depuis son voyage en Italie. Il savait que les jeunes gar\u00e7ons \u00e9taient \u00e9mascul\u00e9s dans leur prime jeunesse, vers l\u2019\u00e2ge de raison, entre six et huit ans, dans tous les cas avant la mue qui rendait la voix plus grave. Le malade ayant atteint l\u2019\u00e2ge de maturit\u00e9, aucune modification de la tessiture ne pouvait \u00eatre esp\u00e9r\u00e9e apr\u00e8s une intervention. Le malade semblait avoir \u00e9tudi\u00e9 la question, et il fit valoir qu\u2019il gagnerait sans doute quelques aigus, ayant la voix d\u00e9j\u00e0 naturellement haute pour un homme, et surtout, il se sentirait mieux \u00e0 sa place dans des robes, des jupes, et autres accoutrements f\u00e9minins employ\u00e9s dans la mise en sc\u00e8ne des op\u00e9ras. Le docteur lui rappela enfin que cette pratique inhumaine \u00e9tait interdite depuis le pape Cl\u00e9ment XIV, il y a plus d\u2019un si\u00e8cle, et qu\u2019elle \u00e9tait s\u00e9v\u00e8rement punie par la loi. Le malade certifia au docteur qu\u2019il pourrait lui signer un papier par lequel il le d\u00e9clarerait innocent au cas que l\u2019op\u00e9ration tournerait mal. Il raconterait \u00e0 ses proches qu\u2019il avait fait une mauvaise chute de cheval, ou qu\u2019il avait subi une morsure de cygne ou de sanglier, animaux dangereux. Si en cas de malheur il ne survivait pas \u00e0 l\u2019op\u00e9ration, au moins serait-il d\u00e9barrass\u00e9 de ce corps d\u2019homme qui lui avait toujours paru un \u00e9tranger dans la maison. Il r\u00e9p\u00e9ta plusieurs fois <em>un \u00e9tranger dans la maison<\/em>. On vit des larmes couler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Monsieur Flaubert mit en avant qu\u2019on n\u2019avait jamais tent\u00e9 une telle op\u00e9ration dans la chirurgie moderne, ni lui ni ses confr\u00e8res, que le secret s\u2019en \u00e9tait perdu, qu\u2019on pouvait sans doute retrouver les gestes et les baumes dans un ancien grimoire, que s\u2019il se risquait en terrain inconnu, c\u2019\u00e9tait par pure humanit\u00e9 et pour ne plus voir couler de larmes des yeux d\u2019une <em>femme<\/em>. Ainsi parla le docteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On prit rendez-vous pour la semaine suivante. Entre temps, Monsieur Flaubert lut le <em>Trait\u00e9 des eunuques <\/em>de Charles Ancillon, et il montra les planches illustr\u00e9es aux chirurgiens et aux \u00e9l\u00e8ves. L\u2019op\u00e9ration en elle-m\u00eame, dit-il, ne pr\u00e9sentait pas de difficult\u00e9s particuli\u00e8res. Elle consistait \u00e0 trancher les deux cordons de la g\u00e9n\u00e9ration. Le docteur avait pr\u00e9par\u00e9 de l\u2019eau bien chaude, trois bistouris \u00e0 manches de corne et d\u2019ivoire, et beaucoup de charpie pour \u00e9ponger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Claude Charles Renier arriva cette fois habill\u00e9 en homme par-dessus et par-dessous, mais avec une valise, dit-il, contenant des atours f\u00e9minins qu\u2019il v\u00eatirait \u00e0 sa sortie&nbsp;; tel \u00e9tait le souhait qu\u2019il indiqua au docteur. On lui fit boire un m\u00e9lange de calva et d\u2019opium.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les chirurgiens et les \u00e9l\u00e8ves entouraient Monsieur Flaubert comme sur le tableau de Rembrandt qui se trouve au mur. Apr\u00e8s avoir ramolli par l\u2019eau bouillante les tissus \u00e0 percer, le docteur donna un coup de lancette \u00e0 droite, un coup \u00e0 gauche. Il n\u2019y eut qu\u2019une goutte de sang de chaque c\u00f4t\u00e9, et tout fut fini.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Monsieur Flaubert a ordonn\u00e9 d\u2019arroser les tissus endoloris avec quelques gouttes de laudanum, m\u00e9lang\u00e9es \u00e0 une tisane de tilleul \u00e9dulcor\u00e9e avec du sirop de fleurs d\u2019oranger. Le malade s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 au moment o\u00f9 la nuit tombait. Il a commenc\u00e9 \u00e0 r\u00eaver tout haut en poussant des cris tr\u00e8s aigus. On lui a administr\u00e9 de quatre heures en quatre heures une pilule compos\u00e9e d\u2019opium et de digitale pourpr\u00e9e. La nuit a \u00e9t\u00e9 plus calme. Au r\u00e9veil, il avait retrouv\u00e9 tous ses esprits, il disait ne ressentir qu\u2019une l\u00e9g\u00e8re douleur aux endroits touch\u00e9s et il insista que le docteur s\u2019adress\u00e2t \u00e0 lui en disant \u00ab&nbsp;elle&nbsp;\u00bb et en la traitant d\u00e8s lors comme une dame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la question pos\u00e9e par le docteur de savoir comment il se sentait, il r\u00e9pondit qu\u2019elle se sentait comme all\u00e9g\u00e9e, avec froid aux pieds et des vapeurs. Le docteur d\u00e9clara alors que l\u2019op\u00e9ration avait r\u00e9ussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La personne put quitter l\u2019H\u00f4tel-Dieu pour la No\u00ebl 1845, en emportant dans sa valise les habits dont il \u00e9tait rev\u00eatu en arrivant. C\u2019est ainsi que Monsieur Flaubert op\u00e9ra Charles Gars R\u2019nier, Dominique Claude de ses pr\u00e9noms, qu\u2019il put conserver sur les registres d\u2019\u00e9tat civil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il revient au jour de l\u2019An donner au docteur autant de places d\u2019op\u00e9ra qu\u2019il y avait de chirurgiens et d\u2019\u00e9l\u00e8ves pour le prochain spectacle dans lequel elle se produisait, <em>Orph\u00e9e et Eurydice.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot. Ann\u00e9e 2013-2014.<br><em>Sujet<\/em>&nbsp;: chirurgie.<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Amn\u00e9siques<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Tu t\u2019en rappelles&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 On dit&nbsp;: tu te le rappelles. Ou tu t\u2019en souviens. Pas tu t\u2019en rappelles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Tu ne te souviens que du fran\u00e7ais. Mais de ce qu\u2019on a v\u00e9cu ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 J\u2019oublie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00c7a, au moins, tu dois t\u2019en souvenir. Notre premi\u00e8re rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Dis toujours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Comment on s\u2019est rencontr\u00e9s, et o\u00f9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Il y a longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 C\u2019\u00e9tait au mus\u00e9e Flaubert.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Flaubert\u2026 le pont&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Non, l\u2019\u00e9crivain. Flaubert. L\u2019auteur de <em>Madame Bovary<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Il est dans la biblioth\u00e8que, un livre jaune.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Peut-\u00eatre. On ira le chercher tout \u00e0 l\u2019heure, si tu veux. On \u00e9tait venus chacun avec un ami visiter le mus\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Guesdon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Qui \u00e7a, Guesdon&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Mon ami s\u2019appelait Guesdon, \u00e7a je me souviens bien. C\u2019\u00e9tait mon ami, mon seul ami. On \u00e9tait toujours ensemble. Et le tien\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Un ami&nbsp;? J\u2019en ai eu plusieurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Fichet, Martin Fichet, c\u2019\u00e9tait ton fianc\u00e9 de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Non, tu confonds. Quand on s\u2019est connus, je n\u2019avais pas de fianc\u00e9. Ou alors je n\u2019en avais plus. Et d\u2019ailleurs je n\u2019en ai jamais eu. Qu\u2019est-ce qu\u2019il est devenu, ton ami Guesdon&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Je ne sais pas. Philippe, c\u2019\u00e9tait son pr\u00e9nom. Ou peut-\u00eatre Alain. On s\u2019est perdus de vue. C\u2019\u00e9tait un camarade d\u2019\u00e9cole. Il venait \u00e0 la maison. J\u2019allais chez lui. Puis il est parti loin, dans les \u00eeles. Il a \u00e9pous\u00e9 une femme de l\u00e0-bas, avec des fleurs dans les cheveux. Il est mort \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est. Ou encore vivant. Il pense peut-\u00eatre \u00e0 moi en se demandant si je suis vivant ou mort. On n\u2019oublie pas les vieux souvenirs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Toujours est-il qu\u2019on s\u2019est trouv\u00e9s chez Flaubert tous les deux dans la grande salle. Il y avait du monde, beaucoup de monde. Quelqu\u2019un parlait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Et qu\u2019est-ce qu\u2019il disait&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 C\u2019est trop loin. Mais il parlait. On s\u2019est trouv\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, par hasard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Tu dis toujours qu\u2019il n\u2019y a pas de hasard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Si tu veux. On s\u2019est trouv\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te parce qu\u2019on devait se trouver. Qu\u2019est-ce que tu faisais l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Mais je ne connais pas le mus\u00e9e Flaubert, je n\u2019ai jamais mis les pieds au mus\u00e9e Flaubert.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Tu peux me dire o\u00f9 on s\u2019est rencontr\u00e9s, alors&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Ailleurs, mais pas au mus\u00e9e Flaubert.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 O\u00f9 ailleurs&nbsp;? Je te dis que c\u2019est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un autre que moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Qui d\u2019autre&nbsp;? Et si c\u2019est un autre, o\u00f9 est-ce que je t\u2019ai rencontr\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 On s\u2019est toujours connus, depuis tout petits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot. Ann\u00e9e 2013-2014.<br><em>Sujet<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il n\u2019y avait aucune raison pour que leurs chemins se croisent, pourtant un jour, dans la grande salle du mus\u00e9e\u2026&nbsp;\u00bb<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Vol plan\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je l\u2019ai reconnu quand il est entr\u00e9, mais je suis rest\u00e9 de marbre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme \u00e0 mon habitude, je me tiens immobile tout au fond de la salle du billard. L\u2019administration du mus\u00e9e m\u2019a assign\u00e9 cette place bien commode&nbsp;: la porte \u00e9tant situ\u00e9e \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du mur o\u00f9 je me trouve, les visiteurs ne m\u2019aper\u00e7oivent pas d\u2019abord, mais moi je vois tout le monde&nbsp;; aucun mouvement ne m\u2019\u00e9chappe depuis ce poste d\u2019observation privil\u00e9gi\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jour-l\u00e0, il faisait un temps plus normand que normand. Sans avoir besoin de tourner la t\u00eate vers la fen\u00eatre, je mesurais le gris du ciel \u00e0 la p\u00e9nombre de la salle. Il me semblait que l\u2019administration du mus\u00e9e m\u2019avait oubli\u00e9 ici depuis cent ans. Aucun gardien ne venait me relever. J\u2019\u00e9tais seul \u00e0 veiller sur cette grande salle d\u00e9serte, autrefois si bruyante de rires et d\u2019acclamations. De temps en temps, le parquet se dilatait d\u2019un coup sec, comme si le fant\u00f4me d\u2019un Flaubert l\u2019e\u00fbt encore foul\u00e9. Les saints gu\u00e9risseurs chuchotaient une pri\u00e8re, ou s\u2019\u00e9changeaient quelques recettes d\u2019onguents. Sainte Agathe soupirait \u00e9ternellement en pr\u00e9sentant aux visiteurs le plat de son martyre. Des souvenirs d\u2019un autre temps me revenaient. Les paroles qui se dirent ici s\u2019\u00e9taient incorpor\u00e9es dans les murs. Je r\u00eavassais \u00e0 une machine savante capable de rendre aux empreintes sonores leur fluidit\u00e9 acoustique. Depuis l\u2019ouverture du mus\u00e9e ce matin-l\u00e0, personne, silence. Ce serait un jour sans, \u00e0 moins qu\u2019un passant frigorifi\u00e9 et tremp\u00e9 n\u2019entr\u00e2t ici pour se r\u00e9chauffer et s\u2019\u00e9goutter sur le plancher. Un t\u00e9l\u00e9phone sonna au loin, puis s\u2019arr\u00eata. On aurait entendu une araign\u00e9e tisser sa toile sous le lit \u00e0 six places. Il pouvait bien \u00eatre deux heures et demie, trois heures. Dans la somnolence d\u2019un d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi, je perdais la notion du temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un pas pesant et d\u00e9cid\u00e9 m\u2019a tir\u00e9 de ma torpeur. Je l\u2019ai reconnu \u00e0 sa haute taille et \u00e0 son habit de randonneur, genre tenue de camouflage dans un environnement naturel. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 venu la veille, il avait fait le tour de la salle de billard, presque au pas de course, sans s\u2019arr\u00eater devant les statues, les tableaux, les vitrines. Puis il s\u2019\u00e9tait dirig\u00e9 vers moi, m\u2019avait regard\u00e9 fixement, j\u2019avais soutenu son regard, et rien de plus. \u00c0 plusieurs reprises, il avait lev\u00e9 les yeux vers le plafond, comme s\u2019il cherchait quelque chose \u00e0 hauteur des cimaises, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on place d\u2019ordinaire les cam\u00e9ras de surveillance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un d\u00e9tail m\u2019avait frapp\u00e9&nbsp;: il avait un <em>Guide du routard<\/em> sous le bras. D\u2019habitude, les visiteurs l\u2019ouvrent et se mettent \u00e0 lire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cette maison a vu na\u00eetre l\u2019illustre \u00e9crivain Gustave Flaubert, fils du r\u00e9put\u00e9 chirurgien en chef de l\u2019H\u00f4tel-Dieu Achille Cl\u00e9ophas Flaubert, et fr\u00e8re d\u2019Achille Flaubert qui devait lui succ\u00e9der \u00e0 sa mort, survenue en ce lieu le\u2026&nbsp;\u00bb. Lui, non. Le guide \u00e9tait rest\u00e9 sous son bras. Et il l\u2019avait encore quand il est revenu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour sa seconde apparition, il \u00e9tait suivi par un petit bout de femme \u00e0 chaussures claquantes, marchant d\u2019un pas vif. Elle tenait aussi quelque chose sous le bras, un carton \u00e0 dessin vert format demi-raisin, et elle portait un sac en bandouli\u00e8re qu\u2019elle serrait contre elle. Ils se suivaient de pr\u00e8s mais j\u2019ai tout de suite compris qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas ensemble et qu\u2019il n\u2019y avait aucune raison pour que leurs chemins se croisent ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sit\u00f4t la porte franchie, ils ont commenc\u00e9 le tour de la salle en sens inverse l\u2019un de l\u2019autre. Lui m\u2019a regard\u00e9 tout de suite, comme s\u2019il voulait v\u00e9rifier que j\u2019\u00e9tais toujours l\u00e0. Je n\u2019ai pas boug\u00e9. J\u2019ai bien vu qu\u2019il faisait semblant ensuite de ne pas diriger son regard vers moi. Il s\u2019approchait des tableaux, des vitrines, des statues, se penchait pour lire, se reculait pour admirer, mais ses yeux glissaient en coin. Elle avait sorti de son petit sac un appareil photo, un carnet et un crayon, et elle prenait des notes, tr\u00e8s absorb\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils se sont crois\u00e9s au milieu de la salle. Les piliers me les cachaient en partie, mais leurs voix r\u00e9sonnaient, surtout celle de la femme, haut perch\u00e9e autant qu\u2019elle \u00e9tait petite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Vous avez vu ce lit, comme il est dr\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un silence. Il ne devait pas avoir envie de parler, ou alors il trouvait \u00e9trange qu\u2019une femme lui adress\u00e2t la parole la premi\u00e8re pour parler d\u2019un lit. Mais comment s\u2019ignorer quand on est deux nez \u00e0 nez dans une salle vide&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Ouais, c\u2019est un dr\u00f4le de lit. On peut se mettre \u00e0 combien, l\u00e0-dedans&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La voix m\u00e2le de grosse caisse jurait avec l\u2019autre voix suraigu\u00eb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Il est large et long comme deux lits. Une famille enti\u00e8re pourrait\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle a baiss\u00e9 la voix et je n\u2019ai pas bien entendu les derniers mots. Elle a d\u00fb h\u00e9siter \u00e0 poursuivre sur ce sujet avec un inconnu. Ils ont continu\u00e9 \u00e0 n\u2019avoir rien \u00e0 se dire et \u00e0 parler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 C\u2019est le lit de la famille qui habite l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Les Flaubert&nbsp;? a-t-elle glouss\u00e9. Ils sont morts depuis longtemps. Ici, c\u2019est un mus\u00e9e. La maison natale de l\u2019\u00e9crivain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Est-ce qu\u2019il faisait semblant, ou bien \u00e9tait-il rentr\u00e9 ici en ignorant o\u00f9 il mettait les pieds&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Comment, vous ne savez pas&nbsp;? Vous n\u2019avez rien lu de Flaubert&nbsp;? C\u2019est la premi\u00e8re fois que vous venez ici&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai dress\u00e9 l\u2019oreille, mais je n\u2019ai per\u00e7u qu\u2019un vague grognement impossible \u00e0 interpr\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 C\u2019est lui l\u00e0-bas, le buste&nbsp;? On m\u2019a dit qu\u2019il y avait un buste dans la salle du premier, un buste en marbre, un cas rare qu\u2019on m\u2019a dit, une \u0153uvre d\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est alors qu\u2019ils se sont dirig\u00e9s tous les deux vers l\u2019endroit o\u00f9 je me tenais. Je les voyais mieux&nbsp;: elle, jolie, p\u00e9tillante, les yeux ouverts par la curiosit\u00e9 des choses&nbsp;; lui, carr\u00e9 tout en force, sans rien \u00e0 exprimer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Oui, c\u2019est lui. Il \u00e9tait tr\u00e8s grand, comme vous. 1m 80, vous vous rendez compte, pour l\u2019\u00e9poque. Il avait les cheveux boucl\u00e9s, de longues moustaches gauloises, les paupi\u00e8res lourdes et un peu tombantes. Et cette belle lavalli\u00e8re qui mousse. C\u2019est tr\u00e8s \u00e9mouvant, ce buste. On dirait qu\u2019il nous entend, qu\u2019il va se mettre \u00e0 parler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle m\u2019a effleur\u00e9 du bout des doigts. Elle s\u2019est tourn\u00e9e vers l\u2019homme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Vous lui ressemblez un peu. Sauf les moustaches. C\u2019\u00e9tait un bel homme. Est-ce que je peux vous prendre en photo, tous les deux&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il a eu un geste brusque, il a mis la main devant l\u2019appareil photo comme un garde du corps devant l\u2019objectif d\u2019une cam\u00e9ra. La petite femme a rang\u00e9 son appareil dans son sac.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et, tout \u00e0 trac, sans doute pour att\u00e9nuer le mauvais effet qu\u2019il venait de produire&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Combien \u00e7a peut peser, \u00e0 votre id\u00e9e, un morceau comme \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il s\u2019approcha, avan\u00e7a les mains lourdes comme des pelles, fit mine de me soupeser, en grima\u00e7ant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Ce que vous \u00eates amusant, vous ne connaissez rien \u00e0 l\u2019auteur, et vous vous int\u00e9ressez \u00e0 son image.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un temps. Comme s\u2019il encaissait le coup. Il est sorti difficilement de son silence, avec une voix sans timbre, m\u00e9connaissable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00c7a vient de loin. De l\u2019enfance. J\u2019ai eu du mal \u00e0 apprendre mes lettres. Alors, j\u2019ai regard\u00e9 les images, les tableaux, les sculptures, tout ce qui est muet, ce qu\u2019on n\u2019a pas besoin de lire pour comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le gros dur s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 parler comme un faible. Il avait trouv\u00e9 une oreille, et on sentait qu\u2019il disait l\u00e0 des choses importantes pour lui, qu\u2019il n\u2019avait jamais eu l\u2019occasion de confier \u00e0 personne. La petite en \u00e9tait toute retourn\u00e9e, complaisante, compatissante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Je peux lire pour vous. Le buste est de Bernstamm. Regardez, c\u2019est \u00e9crit ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle a ressorti le carnet de son sac et s\u2019est mise \u00e0 copier le cartel, pench\u00e9e sur le socle, en disant tout haut&nbsp;: \u00ab&nbsp;Buste de Gustave Flaubert. Marbre sculpt\u00e9, L\u00e9opold-Bernard Berns\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le crayon lui est tomb\u00e9 des mains. Elle, a roul\u00e9 aux pieds du g\u00e9ant, juste devant moi, terrass\u00e9e par le poing du colosse. J\u2019ai eu du mal \u00e0 reconstituer l\u2019encha\u00eenement&nbsp;: le geste brusque devant l\u2019appareil, la confession, puis le coup de massue. Comme s\u2019il avait voulu effacer les paroles \u00e9chapp\u00e9es, reprendre par la force l\u2019aveu de sa faiblesse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand elle a retrouv\u00e9 ses esprits, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 dans les bras du rustre qui, avec la force d\u2019un Hercule de la foire Saint-Romain, m\u2019avait enlev\u00e9 d\u2019un coup de reins. Je pesais des tonnes. L\u2019amateur d\u2019art devait fr\u00e9quenter les salles d\u2019halt\u00e9rophilie. J\u2019aurais d\u00fb me m\u00e9fier&nbsp;: une statuette avait d\u00e9j\u00e0 disparu, dissimul\u00e9e sous un manteau. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin du larcin, mais un t\u00e9moin muet. Je pensais que mon poids me mettrait \u00e0 l\u2019abri du vol des objets d\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour un buste plut\u00f4t habitu\u00e9 \u00e0 la stabilit\u00e9 d\u2019un socle, me retrouver ainsi en mouvement me donna la sensation inconnue d\u2019un basculement dans le vide. Le grand-huit de la foire Saint-Romain ne doit pas procurer un tel vertige. Comme il m\u2019avait pris de face dans ses gros bras, je voyais par-dessus son \u00e9paule. Je courais sans jambes, tressautant au rythme des embard\u00e9es de mon ravisseur. La petite femme se remit sur pieds, se palpa le cr\u00e2ne, grima\u00e7a, son visage se crispa, et d\u2019un coup, elle s\u2019\u00e9lan\u00e7a derri\u00e8re le gaillard au moment o\u00f9 lui et moi passions la porte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Au voleur&nbsp;! Au secours&nbsp;! Au voleur&nbsp;! On vole Flaubert&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On n\u2019aurait pas soup\u00e7onn\u00e9 que la voix fluette de cette petite femme p\u00fbt atteindre une telle intensit\u00e9 de cri. Fallait-il qu\u2019elle m\u2019aim\u00e2t, pour tenir \u00e0 moi \u00e0 ce point&nbsp;! Que ne l\u2019ai-je rencontr\u00e9e de mon vivant&nbsp;! Mais le pilleur de mus\u00e9es ne s\u2019arr\u00eatait pas, et personne ne venait. Alors, je la vis se jeter \u00e0 terre et saisir dans ses mains fr\u00eales les chevilles de Goliath. Cette fois encore, la faiblesse vainquit la force&nbsp;; la montagne s\u2019\u00e9croula, m\u2019entra\u00eenant dans sa chute, avec un fracas qui \u00e9branla les trois \u00e9tages de la vieille b\u00e2tisse. On vint. Le voleur \u00e9carta le gardien d\u2019un coup d\u2019\u00e9paule et prit la fuite. La petite femme fut r\u00e9compens\u00e9e&nbsp;: on lui donna la m\u00e9daille Flaubert devant mon buste restaur\u00e9, remis \u00e0 sa place, et prot\u00e9g\u00e9 par trois cam\u00e9ras de surveillance et un signal d\u2019alarme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et c\u2019est depuis ce temps que l\u2019\u0153il exerc\u00e9 de quelques visiteurs peut distinguer une cicatrice au nez marmor\u00e9en de Flaubert, recoll\u00e9 selon les r\u00e8gles de l\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"417\" height=\"319\" src=\"https:\/\/yvanleclerc.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/03_atelier2014_clip_image002.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-306\" style=\"width:431px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/yvanleclerc.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/03_atelier2014_clip_image002.jpg 417w, https:\/\/yvanleclerc.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/03_atelier2014_clip_image002-300x229.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 417px) 100vw, 417px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot. Ann\u00e9e 2013-2014.<br><em>Sujet&nbsp;<\/em>: \u00ab&nbsp;Il n\u2019y avait aucune raison pour que leurs chemins se croisent, pourtant un jour, dans la grande salle du mus\u00e9e\u2026&nbsp;\u00bb<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Rip<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On l\u2019appelait Rip, on avait d\u00fb savoir pourquoi autrefois, mais tout le monde avait oubli\u00e9, et on l\u2019appelait Rip sans se demander si c\u2019\u00e9tait un pr\u00e9nom, un nom ou un surnom. Pas plus que les adultes, l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais ne se posait la question. Aujourd\u2019hui, la syllabe unique tire apr\u00e8s elle des mots entiers qui s\u2019y accrochent, <em>riper<\/em>, <em>ripou<\/em> et <em>ripaille<\/em>, et ces mots s\u2019associent bien \u00e0 lui, au point de lui avoir cr\u00e9\u00e9 peut-\u00eatre une identit\u00e9 par r\u00e9duction \u00e0 leur amorce commune. Toujours pr\u00eat \u00e0 d\u00e9raper dans une blague os\u00e9e dont je comprenais tout juste qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas de mon \u00e2ge, bon vivant, aimant la chair et la bonne ch\u00e8re, sans doute un peu ripou par go\u00fbt franchouillard de tourner la loi pour le plaisir de vivre un pied dans l\u2019ill\u00e9galit\u00e9, il m\u00e9ritait tous les d\u00e9riv\u00e9s de Rip.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019\u00e9tait pas un parent, mais une connaissance, un ami d\u2019ami dont on ne se souvient plus comment il est arriv\u00e9 l\u00e0, par un hasard qui depuis le temps s\u2019est impos\u00e9 comme une n\u00e9cessit\u00e9. Il arrivait un peu avant l\u2019heure des repas, parlait jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ap\u00e9ritif et il y avait toujours un verre et une assiette pour lui. Il quittait la maison \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 s\u2019en vont les gens que personne n\u2019attend.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au physique, il annon\u00e7ait le temp\u00e9rament sanguin qui devait l\u2019emporter d\u2019un coup \u00e0 un \u00e2ge o\u00f9 ceux qui suivirent son enterrement disait qu\u2019il \u00e9tait trop jeune pour mourir, petit, rougeaud, r\u00e2bl\u00e9 et rabelaisien, le cr\u00e2ne d\u00e9garni. Il s\u2019\u00e9tait endormi dans les bras d\u2019une fianc\u00e9e et ne s\u2019\u00e9tait pas r\u00e9veill\u00e9&nbsp;: <em>il \u00e9tait mort d\u2019une belle mort<\/em>, <em>il \u00e9tait parti comme il avait v\u00e9cu<\/em>, <em>il en avait de la chance dans son malheur<\/em>, <em>si on avait le choix, on aimerait bien passer comme lui<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand je lui demandais pourquoi son cr\u00e2ne \u00e9tait nu comme une paume, il r\u00e9pondait que ses cheveux \u00e9taient tomb\u00e9s sur sa poitrine, et il \u00e9cartait sa chemise entre deux boutons pour montrer qu\u2019il disait vrai. Sa venue \u00e9tait pour nous une promesse de gait\u00e9, non pas qu\u2019il jou\u00e2t avec les enfants ou nous apport\u00e2t des cadeaux, mais parce qu\u2019il mettait les parents d\u2019humeur joyeuse en racontant ou en inventant des histoires extraordinaires. Il partait d\u2019un grand rire qui le parcourait des pieds \u00e0 la t\u00eate d\u2019une grande secousse sismique&nbsp;; ses chaussures battaient le pav\u00e9, il se tapait sur les deux cuisses de ses mains courtes et grasses, son ventre tressautait, les contours de ses yeux et la peau de son cr\u00e2ne se fripaient en mille plis, et sa bouche ouverte d\u00e9couvrait des gencives \u00e9dent\u00e9es. Il m\u2019a fait comprendre ce qu\u2019on entend par un rire <em>communicatif<\/em>, qui se propage et s\u2019amplifie&nbsp;: la m\u00e8re se contenait en gardant une raideur digne, car tout de m\u00eame ces histoires dr\u00f4les \u00e9taient un peu choquantes, surtout en pr\u00e9sence des enfants, mais apr\u00e8s tout, il ne faisait de mal \u00e0 personne&nbsp;; le p\u00e8re poussait un petit rire saccad\u00e9, se retenant pour \u00e9viter les reproches maternels de connivence entre hommes&nbsp;; nous, on riait de voir nos parents rire, en souhaitant de grandir vite pour comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On ne lui connaissait pas d\u2019\u00e9pouse, mais des fianc\u00e9es qui se renouvelaient avec les saisons&nbsp;; pas d\u2019enfants d\u00e9clar\u00e9s, pas de r\u00e9sidence fixe ni de travail bien d\u00e9fini&nbsp;: <em>trente-six m\u00e9tiers, trente-six mis\u00e8res<\/em>, disait le p\u00e8re apr\u00e8s le d\u00e9part de Rip, en esp\u00e9rant que la m\u00e8re oublierait ses petits rires complices. Il \u00e9tait tour \u00e0 tour photographe de plage, chanteur dans les mariages, gardien du Casino, g\u00e9rant d\u2019un man\u00e8ge, serveur dans un bar. Des farceurs dans son genre l\u2019avaient photographi\u00e9 au comptoir, en train de tirer une pression, et ils avaient publi\u00e9 sa photo dans un grand journal, en l\u2019accompagnant d\u2019une annonce matrimoniale. Il avait re\u00e7u un nombre consid\u00e9rable de demandes en mariage sans d\u2019abord comprendre d\u2019o\u00f9 lui venait un tel succ\u00e8s, avant d\u2019apprendre la mystification. Ce farceur aimait les farces, y compris celles qu\u2019on lui faisait. \u00c0 sa mani\u00e8re, c\u2019\u00e9tait un philosophe du rire. M\u00eame mes parents avaient achet\u00e9 le journal pour d\u00e9couper la photo et l\u2019article. On le reconnaissait bien, avec son teint jovial, sa main courte et grasse pos\u00e9e sur la poign\u00e9e de la fontaine \u00e0 bi\u00e8re, son cr\u00e2ne chauve qui prenait bien la lumi\u00e8re, les yeux et le front pliss\u00e9s dans un grand effort de concentration. On a beaucoup ri cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce fut son dernier \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s, le p\u00e8re disait&nbsp;: <em>on a pris de bonnes parties<\/em>. Et la m\u00e8re, sentencieuse&nbsp;: <em>il a bien fait d\u2019en profiter.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus tard, quand j\u2019ai rencontr\u00e9 Gargantua et Falstaff, j\u2019ai su o\u00f9 Rabelais et Shakespeare avaient trouv\u00e9 leur mod\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot. Ann\u00e9e 2012-2013.<br><em>Sujet<\/em>&nbsp;: \u00c9vocation d\u2019un personnage, ne faisant pas partie de votre famille, mais dont le souvenir est rattach\u00e9 \u00e0 votre maison d\u2019enfance<\/mark><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Trois maisons d&#8217;enfance<\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De l\u2019enfance, il me reste trois maisons, comme Cadet Roussel ou comme les trois petits cochons. Mais il n\u2019y eut pas de maison de paille ni de bois ne r\u00e9sistant pas au souffle du loup&nbsp;; toutes les trois \u00e9taient en brique, et en brique rouge puisqu\u2019elles \u00e9taient du Nord, en Picardie, dans la Somme. Elles se succ\u00e8dent sur une ligne qui va d\u2019est en ouest, de la campagne vers la mer, de Montdidier jusqu\u2019au Crotoy, en passant par Amiens. La premi\u00e8re est la maison des champs, la deuxi\u00e8me la maison de la ville, la troisi\u00e8me la maison tout au bord de la mer, si pr\u00e8s qu\u2019on se croyait en bateau les nuits de temp\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 dix-sept ans, je ne sais plus pour quelle raison, j\u2019ai \u00e9crit un bout d\u2019autobiographie, des m\u00e9moires d\u2019enfance \u00e9crits par un jeune homme qui n\u2019avait pas v\u00e9cu. En les relisant, je me rends compte que j\u2019ai oubli\u00e9 aujourd\u2019hui ce dont je me souvenais \u00e0 dix-sept ans. On dit que les souvenirs anciens r\u00e9sistent mieux que les autres \u00e0 l\u2019oubli. Ce n\u2019est pas s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Montdidier<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De la premi\u00e8re maison, \u00e0 Montdidier, habit\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 cinq ans, je ne garde que des arr\u00eats sur images, difficiles \u00e0 distinguer des rares photos \u00e0 bords blancs dentel\u00e9s et des r\u00e9cits de famille qui sont venus boucher les trous.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vois une bande d\u2019herbe qui s\u00e9parait la maison basse de la route dangereuse. Ma s\u0153ur et moi plantions l\u00e0 une tente improvis\u00e9e avec un vieux drap&nbsp;; nous avions ordre de ne pas parler aux passants.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vois le cyclorameur (il y a une photo avec moi dessus), un tricycle avan\u00e7ant \u00e0 la force des bras&nbsp;; il descend la pente qui m\u00e8ne au jardin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vois la bouteille \u00e0 moiti\u00e9 remplie d\u2019eau dans laquelle mon p\u00e8re noyait les larves orange des doryphores que je l\u2019aidais \u00e0 ramasser au revers des fanes de pommes de terre plus hautes que moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vois une clairi\u00e8re qui servait de cimeti\u00e8re pour les trains, pas loin de la maison. Mon p\u00e8re allait y chercher des planches dans les vieux wagons de marchandises mis \u00e0 la disposition des cheminots. Il m\u2019emmenait sur le porte-bagage de son v\u00e9lo, il me semble. Un chien enferm\u00e9 dans une cabane de la clairi\u00e8re hurlait \u00e0 la mort.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vois le sentier qui montait raide la colline en face de la maison, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route interdite&nbsp;: quand je l\u2019ai revue adulte, c\u2019\u00e9tait \u00e0 peine une butte de terre, dont je me faisais une montagne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous \u00e9tions loin de cette maison quand ma s\u0153ur a f\u00eat\u00e9 ses 20&nbsp;ans. Mon cadeau de petit fr\u00e8re d\u00e9sargent\u00e9, c\u2019\u00e9tait un po\u00e8me&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Te souviens-tu de la colline<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">O\u00f9 nous allions dans nos mouchoirs<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ramasser les champignons surgis&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre les crottes de brebis&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Revois-tu la tente de boh\u00e9miens<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que nous plantions au bord du chemin&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019artiste en herbe tentait de faire de la po\u00e9sie avec du prosa\u00efque et du trivial, peu importe, ce ne sont pas les \u00ab&nbsp;champignons surgis&nbsp;\u00bb qui valent, mais le petit paysage vertical de la colline et de la tente.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bizarrement, je n\u2019ai de cette maison que des souvenirs d\u2019ext\u00e9rieur, peut-\u00eatre parce que le dehors \u00e9tait frapp\u00e9 d\u2019interdit. Rien d\u2019int\u00e9rieur. Quand nous avons enterr\u00e9 notre m\u00e8re, en 2002, ma s\u0153ur et moi nous avons bien s\u00fbr parl\u00e9 de notre enfance. Elle dit qu\u2019elle a des souvenirs \u00ab&nbsp;extr\u00eamement pr\u00e9cis comme une photographie&nbsp;\u00bb. \u00c0 ma demande, elle a dessin\u00e9 le plan de la maison, dont elle se souvenait parfaitement, du haut de ses trois ans de plus que moi. Quatre pi\u00e8ces au carr\u00e9 sans couloir. Alors oui, sur le sch\u00e9ma, je replace le sapin de No\u00ebl et son orange (jamais le train que je commandais), le po\u00eale flamand triangulaire qui laissait \u00e9chapper des braises par terre, et le petit gar\u00e7on marchant \u00e0 quatre pattes avait un jour pos\u00e9 la main sur une braise&nbsp;; il en garde encore la cicatrice \u00e0 la main droite, bien trac\u00e9e comme un rond de sorci\u00e8re. Les autres l\u00e9gendes du dessin de ma s\u0153ur ne me rattachent \u00e0 rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019esquisse d\u2019autobiographie que j\u2019ai \u00e9crite \u00e0 17&nbsp;ans, je lis&nbsp;: \u00ab&nbsp;je revois la maison o\u00f9 je courais \u00e0 quatre pattes.&nbsp;\u00bb Aujourd\u2019hui, je ne revois plus rien. Est-ce que je voyais vraiment \u00e0 17&nbsp;ans, ou est-ce que l\u2019autobiographe alors s\u2019inventait des souvenirs pour continuer \u00e0 \u00e9crire&nbsp;? Je lis encore&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un jour, je plantai une binette de jardin dans la t\u00eate de ma s\u0153ur.&nbsp;\u00bb Aucun souvenir non plus. Cela se passait avant la cinqui\u00e8me ann\u00e9e. Sans doute un r\u00e9cit maintes fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9 par la m\u00e8re, pour prouver que son gar\u00e7on avait \u00ab&nbsp;le diable au corps&nbsp;\u00bb&nbsp;; c\u2019\u00e9tait l\u00e0 son expression.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Amiens<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cheminots bougeaient beaucoup&nbsp;: une mutation nous conduisit au chef-lieu du d\u00e9partement. Au 26&nbsp;rue Marcelin-Berthelot, c\u2019\u00e9tait une maison de ville en hauteur, tout en escalier int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, avec un garage et une cave au niveau de la rue, les pi\u00e8ces de jour au premier, les chambres au second et au-dessus encore un grenier noir de suie. De 5 \u00e0 8&nbsp;ans, on a des souvenirs. Toutes les pi\u00e8ces sont maintenant bien \u00e0 leur place. Je revois la courette o\u00f9 ma s\u0153ur jouait \u00e0 la balle, l\u2019escalier \u00e9troit qui montait au jardin sur\u00e9lev\u00e9, les outils du p\u00e8re dans un b\u00e2timent, le poulailler, le fil \u00e0 linge au long de la maison mitoyenne, le pied de rhubarbe au bout du jardin. Mais les souvenirs d\u2019int\u00e9rieur l\u2019emportent. C\u2019est la premi\u00e8re maison habit\u00e9e du dedans. Alors, je revisite, pi\u00e8ce par pi\u00e8ce&nbsp;: le garage sans voiture, la cave o\u00f9 le tas de charbon aux boulets d\u2019un noir luisant voisinait avec le tas de pommes de terre que mon p\u00e8re passait des heures \u00e0 d\u00e9germer l\u2019hiver&nbsp;; la cuisine \u00ab&nbsp;am\u00e9nag\u00e9e&nbsp;\u00bb (disait-on d\u00e9j\u00e0 ainsi&nbsp;?) avec ses \u00ab&nbsp;\u00e9l\u00e9ments&nbsp;\u00bb en formica qu\u2019un ami de ma m\u00e8re, menuisier, avait fabriqu\u00e9s sur mesure, la salle \u00e0 manger domin\u00e9e par un imposant poste de radio (je me souviens de l\u2019\u00e9ditorial de Jean Grandmougin, de la formule \u00ab&nbsp;Radio Luxembourg a choisi Lip pour vous donner l\u2019heure exacte&nbsp;\u00bb, et de Genevi\u00e8ve Tabouis s\u2019annon\u00e7ant par \u00ab&nbsp;Attendez-vous \u00e0 savoir&nbsp;\u00bb) et la belle pi\u00e8ce donnant sur la rue, pas chauff\u00e9e, interdite aux enfants parce que meubl\u00e9e d\u2019un salon hors de prix qui repr\u00e9sentait l\u2019investissement de toute une vie. On y entrait en tremblant, comme les femmes de Barbe bleue. Au premier, j\u2019avais une vraie chambre, pour moi seul, en haut d\u2019un demi-pallier aux marches tournantes. De la chambre des parents, je revois une statue de la vierge sous cloche ramen\u00e9e de Lourdes, pos\u00e9e sur la chemin\u00e9e, et rien d\u2019autre. Il me semble que je dormais dans la chambre des parents quand j\u2019\u00e9tais malade, ce qui arrivait souvent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La maison d\u2019Amiens, c\u2019est surtout la maison li\u00e9e aux premiers souvenirs de l\u2019\u00e9cole. L\u2019aller-retour entre la maison et l\u2019\u00e9cole prenait plus d\u2019importance que la maison elle-m\u00eame. La maison n\u2019\u00e9tait plus un espace prot\u00e9g\u00e9&nbsp;: elle s\u2019ouvrait aux petits drames de l\u2019\u00e9cole.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Me reviennent des cris \u00e0 travers la cloison mitoyenne&nbsp;: la voisine battait les enfants plac\u00e9s chez elle. Ma m\u00e8re l\u2019avait d\u00e9nonc\u00e9e aupr\u00e8s de l\u2019assistance sociale. Malgr\u00e9 la promesse d\u2019anonymat, on craignait des repr\u00e9sailles. D\u2019autres mini-drames d\u2019enfance, aux proportions d\u00e9multipli\u00e9es, se sont jou\u00e9s l\u00e0&nbsp;: ma m\u00e8re qui pleure parce que j\u2019ai menti en accusant faussement ma s\u0153ur&nbsp;; la t\u00eate de mon nounours qui roule sous le meuble, et ma m\u00e8re qui rit de me voir d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, au lieu de prendre une aiguille et du fil.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous \u00e9tions souvent malades, ma s\u0153ur et moi, et notre m\u00e8re, conseill\u00e9e par le m\u00e9decin, pr\u00e9tendait avoir trouv\u00e9 la cause&nbsp;: le climat humide d\u2019Amiens, l\u2019air pollu\u00e9 de la ville encaiss\u00e9e, dont elle r\u00e9p\u00e9tait le surnom comme un refrain&nbsp;: \u00ab&nbsp;le pot-de-chambre de la Picardie&nbsp;\u00bb. Le deuxi\u00e8me d\u00e9m\u00e9nagement a eu des raisons de sant\u00e9. Le p\u00e8re continuerait \u00e0 habiter le logement de fonction d\u2019Amiens&nbsp;; la m\u00e8re et ses deux enfants iraient respirer le bon air de la baie de Somme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le Crotoy<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques \u00e9conomies avaient permis d\u2019acheter cette maison d\u00e9labr\u00e9e. C\u2019\u00e9tait une d\u00e9pendance de ce qu\u2019on appelait le Casino des Ormeaux, une grande b\u00e2tisse dans le style bord de mer des ann\u00e9es&nbsp;20. La toiture de la maison \u00e9tait crev\u00e9e et les branches d\u2019un arbre la traversaient. Mon p\u00e8re la remettait en \u00e9tat quand il venait le dimanche et je pouvais jouer avec ses outils le reste de la semaine. C\u2019\u00e9tait une maison de r\u00eave pour les enfants&nbsp;: elle donnait sur une impasse \u00e0 peine goudronn\u00e9e, sans voitures. Entre la maison et le muret de s\u00e9paration, les Allemands ou les Fran\u00e7ais avait coul\u00e9 une dalle de b\u00e9ton pour prot\u00e9ger des munitions&nbsp;: on avait un toit sur la t\u00eate pour abriter les d\u00eenettes et les cageots qui servaient de table et de chaises. Au rez-de-chauss\u00e9e, une seule et grande pi\u00e8ce \u00ab&nbsp;\u00e0 vivre&nbsp;\u00bb, comme diraient les agents immobiliers d\u2019aujourd\u2019hui, o\u00f9 on faisait \u00e0 peu pr\u00e8s tout, la cuisine, la toilette dans l\u2019\u00e9vier, les devoirs sur un vrai petit bureau, et dans un coin, je montais et d\u00e9montais les bouts de bois d\u2019un cirque ambulant. \u00c0 l\u2019\u00e9tage, seulement deux chambres&nbsp;: je dormais dans la chambre des parents. J\u2019aimais le vent dans les branches du Casino, la pluie sur les ardoises, la peur que la maison s\u2019envole par les nuits de temp\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme j\u2019\u00e9tais maladif, j\u2019\u00e9tais contraint au repos forc\u00e9 de la sieste d\u2019\u00e9t\u00e9 pendant que les autres enfants de mon \u00e2ge jouaient sous mes fen\u00eatres. Le soleil faisait danser les poussi\u00e8res dans les rayons de lumi\u00e8re d\u00e9coup\u00e9s par les claires-voies des volets. La maison s\u2019animait l\u2019\u00e9t\u00e9. C\u2019\u00e9tait une maison de vacances pour les autres, un oncle et une tante qui se pr\u00e9nommaient Reine et Claude, et je ne comprenais pas pourquoi \u00e7a faisait toujours rire, et surtout des amis estivants, des gens du Nord, qui posaient leur caravane au bout de l\u2019impasse et qui venaient faire provision d\u2019eau \u00e0 la maison. L\u2019arriv\u00e9e de la caravane tir\u00e9e par une grosse Ford verte \u00e9tait un \u00e9v\u00e9nement, et leur d\u00e9part presque un deuil. \u00c0 nouveau, dans cette maison ouverte sur le sable, j\u2019ai plus de souvenirs d\u2019ext\u00e9rieur que d\u2019int\u00e9rieur&nbsp;: de longues promenades solitaires sur la plage, l\u2019hiver, pour ramasser des tr\u00e9sors de pirate remont\u00e9s par la mar\u00e9e, quelques vir\u00e9es \u00e0 la remorque du fils du charcutier voisin, un galopin sorti de <em>La Guerre des boutons<\/em>. Ma m\u00e8re m\u2019interdisait de jouer avec lui. Mais l\u2019interdit \u00e9tait superflu, car les petits crotellois, tous fils de p\u00eacheurs, restaient entre eux en laissant sur la touche l\u2019\u00e9tranger qu\u2019ils appelaient le \u00ab&nbsp;parigot&nbsp;\u00bb, malgr\u00e9 ses efforts pour se faire accepter.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La s\u0153ur avait grandi et devait entrer au lyc\u00e9e&nbsp;; il n\u2019y en avait pas tout pr\u00e8s. On a vendu la maison du bord de mer pour partir ailleurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis retourn\u00e9 une fois voir la premi\u00e8re maison, une fois aussi voir la deuxi\u00e8me, et je suis souvent repass\u00e9 devant la troisi\u00e8me, jetant m\u00eame un \u0153il \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur parce que les propri\u00e9taires en sortaient, et je leur ai racont\u00e9 que j\u2019avais habit\u00e9 l\u00e0, autrefois. Ils avaient conserv\u00e9 le \u00ab&nbsp;novopan&nbsp;\u00bb, ces grandes plaques de copeaux press\u00e9s et vernis, dont mon p\u00e8re avait recouvert les murs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par chance, ces trois maisons existent encore. Elles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 ras\u00e9es par un immeuble, un supermarch\u00e9 ou un p\u00e9riph\u00e9rique. M\u00eame si elles ne sont plus tout \u00e0 fait dans ma m\u00e9moire, elles existent quelque part pour attester d\u2019une enfance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#abb8c3\" class=\"has-inline-color\">Atelier d\u2019\u00e9criture anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot. Ann\u00e9e 2012-2013.&nbsp;<br><em>Sujet<\/em>&nbsp;: la maison d\u2019enfance.<\/mark>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Atelier d&#8217;\u00e9criture, anim\u00e9 par Mich\u00e8le Guigot, Association des Amis du Mus\u00e9e Flaubert et d\u2019histoire de la m\u00e9decine, Rouen. Passer Bouvard et P\u00e9cuchet \u00e0 la machine 1821-2021&nbsp;: la c\u00e9l\u00e8bre maison Didot de p\u00e8re en fils f\u00eate son bicentenaire dans le quartier de la Bastille, sept g\u00e9n\u00e9rations d\u2019imprimeurs-\u00e9diteurs-libraires \u00e0 l\u2019ancienne. 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