Guy, 22 décembre 2025
Celles et ceux qui sont allés rendre visite à Guy ces derniers mois ont reçu de lui une leçon de vie, c’est-à-dire aussi une leçon de mort, une leçon de savoir-mourir, ce qui ne s’apprend pas.
« Tu es le bienvenu à Bois-Guillaume. Hôpital de la Croix Rouge, chemin de la Bretèque, ligne de bus n° 11, chambre 406. A bientôt. Bien amicalement, Guy. »
Chambre 406, Guy vous accueillait allongé sur son lit d’hôpital, amaigri, immobile comme un gisant sur son tombeau de marbre, mais la parole alerte, l’esprit en mouvement. Le corps l’abandonnait tous les jours un peu plus, mais l’intelligence restait incroyablement aiguisée. On lui apporte un tiré-à-part de son dernier article paru dans nos Cahiers, « Les bains de Seine au temps de Gustave Flaubert », avec une iconographie comme seul il était capable de la trouver. Les tirés-à-part, on ne fait plus ça maintenant, trop cher, trop compliqué, on envoie aux auteurs leur articles en pdf, mais pour lui, sur son lit d’hôpital, on avait multiplié par dix son article pour qu’il ait quelque chose donner à ses visiteurs. Il a eu ce geste : prendre dans ses mains, feuilleter, caresser le papier, respirer l’odeur, le geste gourmand de l’ancien éditeur qu’il était resté. Pourtant très présent sur les réseaux sociaux, il était un homme de la culture écrite, du support papier, du patrimoine matériel, des traces concrètes, comme en témoignent sa collection, ses livres de photos, et le volume sur la maison des Flaubert à Croisset, pour lequel il a mené à bien un travail d’équipe, sur plusieurs années, animé par un projet un peu fou : reconstruire, relever de ses ruines la maison détruite, lui redonner du relief à partir des images, des dessins, des plans, des témoignages et des objets qui restent. C’était au fond le projet symbolique de toute son existence : à partir de traces, refaire de la vie. Que les vies disparues soient encore mêlées aux nôtres et à celles à naître.
On a quitté la chambre 406 de l’hôpital de la Croix-Rouge en se demandant si c’était vrai, ce qu’on avait entendu dire, qu’il avait différé le début de son traitement pour achever la rédaction du catalogue de Rouen retrouvé, parce qu’il savait que la chimio lui enlèverait des forces. Terminer la dernière œuvre au risque de compromettre quelques mois de survie, car c’est l’œuvre qui donne du sens, c’est ce qui perdure quand nous disparaissons. Marcel Proust allongé sur son lit repousse aussi l’échéance jusqu’à ce qu’il ait écrit le mot « Fin » sur la dernière page du Temps retrouvé. Le catalogue de l’exposition Rouen retrouvé a été pour Guy le dernier livre de sa Recherche du temps perdu. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’il a visité cette exposition qui lui doit tant sur un brancard, l’homme couché saluant une dernière fois une partie de sa collection debout sur les murs, avec la satisfaction de la partager et la conscience apaisée que ces photos et ces gravures qu’il a passé sa vie à réunir ne seraient pas dispersées avec ses cendres mais qu’elles resteraient ensemble dans une collection publique.
La chambre 406 a été son dernier bureau : sur le dos, il travaillait avec un dispositif qui lui permettait de taper à l’envers sur un clavier. Elle a été aussi un espace de parole directe et franche avec ses visiteuses et ses visiteurs. De quoi parler avec un homme qui se sait condamné et qui ne se ment pas ? Nous, les vivants, nous sommes pudiques et lâches devant les mots : nous disons que Guy est mort d’une longue maladie, d’une cruelle maladie. Lui ne faisait pas dans l’euphémisme ni dans le déni : il nommait les choses, il n’avait pas peur des mots. Il nommait l’amylose, une maladie rare que les médecins avaient été long à diagnostiquer, une sorte de cancer qui s’attaque aux organes les uns après les autres. Il a regardé lucidement la mort en face, comme un philosophe stoïcien, jusqu’à choisir le moment de sa fin. Ce qui l’a aidé à prendre sa décision, c’est peut-être une expérience hors norme qu’il avait confiée à quelques-uns, et qui devrait rester secrète s’il n’y avait prescription : il avait vécu une EMI. EMI, EMI, Guy expliquait ce que c’était à ceux qui ne savaient pas : une expérience de mort imminente, quand on reprend conscience après un coma avec la sensation d’avoir vécu sa propre mort. Il racontait alors qu’il était passé par les phases décrites par ceux qui en sont revenus : la vie qui défile en accéléré, une musique douce, de la lumière au bout, un sentiment de tranquillité, presque du bonheur. Nul doute qu’il est parti volontairement, les yeux ouverts, l’âme en paix, avec le sentiment du devoir accompli ; qu’il est parti rejoindre cette musique douce et cette lumière au bout.

Guy Pessiot au centre. À gauche Guy Foulquié, à droite Guy Lemonnier lisant Miss Harriet de Guy de Maupassant (il y avait donc quatre Guy sur la photo), sur la falaise de Bénouville, près d’Étretat, là où se passe la nouvelle. 15 avril 2018. Photo Yvan Leclerc.
