Hanté par les mots en -ité

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Le carnet de poche résiste à la dématérialisation. Celui que je conserve à portée de main a précisément pour fonction de noter les termes qui dématérialisent le monde, le plus souvent entendus à la radio. Un répertoire scolaire Clairefontaine, avec des pages à onglets alphabétiques, enregistrent des mots, des expressions, des phrases, au fil des jours. C’est le mot « problématique » qui a déclenché le réflexe de remplir les pages. Il s’agit pourtant d’un mot que j’utilisais quand j’expliquais aux étudiants que dans l’introduction d’un devoir, il fallait formuler une « problématique », c’est-à-dire transformer l’énoncé du sujet en un faisceau de questions, d’où pourrait sortir une réflexion dialectique, thèse, antithèse, etc. Le mot n’est pas en soi incongru. Mais la fréquence de l’emploi de cet adjectif substantivé est devenue, précisément, problématique, dans la mesure où il s’accompagne d’une raréfaction proportionnelle du mot simple « problème ». À la lettre P de mon répertoire, je trouve deux exemples sous l’entrée « Problématique » : « Si on ne s’aère pas, on est face à une problématique respiratoire certaine », France Info, 27 mai 2018 ; « Avec le coronavirus, prendre le métro est une problématique », France Info, 6 mars 2020. Je note le média et la date, en tant qu’ancien professeur qui recommandait à ses étudiants de toujours citer leurs sources, et aussi pour m’assurer que je n’ai rien inventé, que j’ai bien entendu (plus rarement lu) ces mots, relevés avec leur contexte, comme les exemples d’un dictionnaire. Dans une autre situation, plus tragique, le peintre Goya écrivait au bas de ses Désastres de la guerre « Yo lo vi », je l’ai vu, pour authentifier la scène. La substitution de « problématique » à « problème » est symptomatique d’une tendance linguistique générale qui va vers l’abstraction. Nous sommes loin de la problématique d’une dissertation destinée à lancer un mouvement argumentatif, avec cette « problématique respiratoire » ou la problématique des transports, dont on perçoit tout de suite que le mot n’apporte rien de plus que « problème », et qu’il est mis à sa place justement pour l’éviter, dans un but très simple : rester au niveau théorique de la problématique sans aborder le problème dans ses aspects pratiques. Parler de problème respiratoire ou de problème des transports obligerait à décrire ses effets, à chercher ses causes et à mettre en œuvre des moyens pour le résoudre ; alors que la problématique permet le constat, de la part d’un expert, d’un technocrate, d’un « décideur » politique, qui masque son absence de prise sur le réel (et son absence de volonté de s’y affronter) sous la maîtrise d’un discours intellectualisé. La problématique a pour fonction essentiel de ne pas aborder le problème. 

Dans ce répertoire où se défait la consistance du monde, figure une bonne vingtaine de mots abstraits terminés en –ité, constituant un singulier dictionnaire de rimes prêtes pour la composition de l’épopée du monde moderne, qu’on recopie ici, par ordre alphabétique, avec le contexte et les sources, quand on a eu un crayon sous la main, le temps ou la présence d’esprit de saisir au vol ces échantillons d’un nouveau dictionnaire. 

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Liste

Abominabilité : « L’abominabilité du monde dans lequel nous allons vivre », une militante écologiste, France Inter, 4 juin 2022.

Adaptabilité : « Nous n’avons pas de ressources d’adaptabilité pour l’école », Monique Canto-Sperber, philosophe, France Inter, 28 août 2022.

Agentivité : « Femmes privées d’agentivité », Alice Zeniter, France Culture, 8 septembre 2022.

Bilatéralité : « La bilatéralité entre le France et l’Iran », France Inter, 30 mai 2024.

Capacité : « Nous n’avons pas à rougir de ce que nos jeunes sont en capacité de produire dans les cités », France Inter, 6 mars 2016.

Conflictualité : « Zones de conflictualités », Emmanuel Macron, Président de la République, 14 juillet 2022.

Dangerosité : 

Discontinuité : [L’entreprise ne pourra pas éviter] « un plan de discontinuité », pour dire : « liquidation ».

Employabilité : 

Flotabilité : « Les bateaux risquent de perdre leur flotabilité », France Culture, 28 septembre 2022.

Gouvernementalité : Michel Foucault, cité sur France Inter, 31 août 2024.

Intermodalité : « Non à l’auto-solo, oui à l’intermodalité », affiche dans le hall d’un lycée, 30 avril 2016.

Mobilité : « Fédération nationale de la mobilité sanitaire » ; « Notre geste pour la mobilité citoyenne », affiche dans le hall d’un lycée, 30 avril 2016.

Naturalité : « Pas de compromis sur la naturalité », publicité pour une crème anti-âge, France Inter, 31 janvier 2022.

Participativité : « La participativité citoyenne », document de recrutement administratif d’une ville. 

Physicalité : « La physicalité d’un sportif. »

Réactivité : « Florence Parly, ministre des armées, a eu la bonne réactivité en faisant revenir le Charles-de-Gaulle à Toulon », France Info, 12 avril 2020.

Régionalité : « On a beaucoup de régionalité », un restaurateur, 9 janvier 2022.

Ruralité : « Les difficultés en ruralité », manifestation des Gilets Jaunes, novembre 2018 ; « Remettre des services publics dans la ruralité », France Info, 26 août 2024.

Saisonnalité : « Pas de saisonnalité », un restaurateur, parlant des produits locaux, France Info, 19 février 2022 ; « On arrive dans la saisonnalité estivale ».

Sexualité : Carole Bouquet évoque ses « dix années de sexualité » avec Gérard Depardieu. 

Sinistralité : « Les sinistralités dues aux intempéries », Les Échos, 14 décembre 2010 ; « Augmentation de la sinistralité », un assureur, France Info, 13 août 2022.

Soutenabilité : « Soutenabilité du travail », France Culture, 16 septembre 2022.

Transversalité : « Nous sommes en transversalité », une cheffe de projet, s’adressant à son équipe, 8 mars 2021.

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Commentaire

Les concepts en –ité

Il faut faire une place à part pour les néologismes créés par les savants, les philosophes, qui ont besoin de mots nouveaux pour désigner des réalités qui n’existent pas encore, des formes de pensée inédites. C’est le cas de la « gouvernementalité » de Michel Foucault, un néologisme qu’il forge à l’occasion de son cours au collège de France en 1978-1979, portant sur Sécurité, territoire et population. Le terme dérivé désigne les dispositifs de domination destinés à contrôler la population. Le mot savant correspond à un concept rigoureux, qui ne peut pas se satisfaire du mot simple gouvernement, trop restrictif en tant qu’institution et mode de fonctionnement. L’abstraction du mot en –ité se justifie alors par la nécessité de passer à un niveau de complexité supérieure, incluant de nombreuses institutions étatiques, formes d’organisation, procédures de contraintes, effets sur les personnes, etc. 

On sera en revanche plus réservé devant le dérivé employé dans un autre énoncé philosophique, il est vrai saisi au vol, dans une intervention orale qui ne suppose pas le même degré de rationalité. Mais quand Monique Canto-Sperber déclare : « Nous n’avons pas de ressources d’adaptabilité pour l’école », on ne peut s’empêcher de se demander quelle plus-value de sens apporte « adaptabilité » par rapport au mot simple. Si la philosophe avait dit : « Nous n’avons pas de ressources d’adaptation pour l’école », il ne semble pas que le sens aurait été différent, à ceci près que l’énoncé aurait paru moins philosophique, donc moins savant, et que l’ancienne directrice de l’école normale supérieure aurait parlé comme tout le monde, en se faisant comprendre du plus grand nombre. Certes, les synonymes n’existent pas, et un esprit analytique pourrait faite valoir que l’adaptabilité, c’est-à-dire la capacité ou la faculté de s’adapter, n’est pas l’adaptation, l’action de s’adapter ou le résultat de cette action. Le mot « ressources » a toutefois tendance à neutraliser cette opposition dans la phrase, puisqu’il signifie les moyens disponibles, si bien que l’expression « ressources d’adaptabilité » peut paraître pléonastique, en redoublant la virtualité d’une action en puissance ; l’expression « ressources d’adaptation » serait suffisante pour signifier en termes plus communs l’adaptabilité, puisque le fait de s’adapter (l’adaptation) est conditionné aux moyens d’y parvenir (les ressources), la juxtaposition des deux termes équivalant au sens dont est porteur le dérivé en –ité. Il est ressenti ici comme destiné à faire philosophique, exactement comme le mot « problématique » remplace « problème » pour se donner la posture intellectuelle de le poser sans avoir à le résoudre : tout cela pour dire que l’école a du mal à s’adapter. Ce n’est d’ailleurs pas l’« adaptabilité » de l’école qui fait problème (elle n’a plus à prouver qu’elle a été capable, historiquement, de s’adapter à toutes les situations), mais les conditions concrètes de son fonctionnement qui l’empêchent de s’adapter. 

Complexité et simplicité

Dans les exemples relevés, le substantif dérivé pourrait souvent être avantageusement remplacé par le radical sur lequel il a été construit : « les jeunes en capacité » ne perdent rien à être des « jeunes capables » ; les « zones de conflictualités » sont des « zones de conflits » ou de « tensions », si l’on tient à suggérer la différence entre une guerre déclarée et latente ; la « saisonnalité estivale » ne dit pas autre chose que « la saison estivale », « la participativité citoyenne » ne sera pas moins citoyenne de se raccourcir en « participation », la ministre des armées aurait été aussi efficace en faisant preuve de « la bonne réaction » au lieu de « la bonne réactivité », et l’assureur qui se désole de l’« augmentation de la sinistralité » devra rembourser les mêmes sommes que s’il constatait l’« augmentation des sinistres », sauf s’il veut, en employant le dérivé « sinistralité », faire ressortir le sens de l’adjectif sinistre qui se superpose à celui du nom : un sinistre est sinistre, c’est-à-dire funeste pour l’assureur autant que pour l’assuré. Au prix d’une modification de la syntaxe, « l’abominabilité du monde dans lequel nous allons vivre » peut obéir à la même opération de substitution du dérivé par le radical : « le monde abominable dans lequel nous allons vivre » sera tout aussi invivable, à moins que la monstruosité lexicale du mot en tête de phrase ne contribue à le rendre encore plus horrible. L’effet savant du mot en –ité cède ici la place, par l’étrangeté de la forgerie, par la longueur du mot, à un procédé stylistique de défamiliarisation et d’amplification. 

Dans d’autres cas, le mot simple ne peut pas se substituer au mot suffixé : il faut introduire un nom à côté du substantif en –ité qui retrouve sa nature d’adjectif en se réduisant au radical. Ainsi « la bilatérité » devrait-elle se développer en « relations bilatérales », la « soutenabilité du travail » en caractère soutenable, et la « régionalité » dont se félicite un restaurateur en « produits régionaux ». Le dérivé en –ité permet de gagner un mot, mais ce principe d’économie, peut-être importé de l’anglais, langue plus synthétique, se paie en rallongement de deux syllabes, en lourdeur et en trouble chez l’auditeur, ce qui est sans doute une partie de l’effet recherché. À propos de lourdeur, on ne sait trop comment prendre l’expression de l’actrice Carole Bouquet, évoquant ses « dix années de sexualité » avec Gérard Depardieu, dans le contexte que l’on sait. Faut-il gloser en deux mots : « relations sexuelles », ou remplacer par le radical tout cru : « dix années de sexe » ? Le mot en –ité, qui évoque ici un domaine de l’activité humaine en général, semble choisi pour son pouvoir euphémique, l’abstraction cachant le sexe et les relations sexuelles qu’on ne saurait nommer, après les révélations auxquelles l’actrice réagit en parlant de son expérience personnelle. 

Le jargon administratif

L’euphémisation est également à l’œuvre dans la langue de l’économie, pour adoucir les rapports sociaux dans un vocabulaire désincarné et dépolitisé : c’est l’ensemble du discours, depuis la désindustrialisation, qu’il faudrait étudier, pour montrer le glissement vers un lexique qui déshumanise en privant les acteurs de prise sur les mots, par exemple, dans notre relevé, avec les termes d’« employabilité » qui déstructure les emplois et les employés (les « ouvriers » ayant disparu depuis longtemps), ou l’improbable « plan de discontinuité », qui introduit des blancs, du rythme, des ruptures presque artistiques dans une continuité dont on peut redouter qu’elle engendre l’ennui par l’uniformité : on évite ainsi de prononcer les mots de licenciement et de chômage, que tout le monde comprend (les fermetures d’usine sont devenues depuis longtemps des opérations de restructuration). 

La langue administrative est particulièrement active dans le domaine de la dématérialisation, symptôme de la prise de pouvoir par les communicants tous formés à la même école et qui s’obligent à placer dans les documents que l’IA produira bien mieux qu’eux une dizaine de mots obligés, toujours les mêmes, les « mobilités » (de préférence « douces ») pour dire les déplacements, l’« intermodalité » pour dire les moyens de transports, et surtout, depuis les Gilets Jaunes, la « ruralité » : les pouvoirs publics n’ignorent pas « les difficultés en ruralité » ; la solution au problème de l’abandon et du déclassement (ou plus exactement, dans le langage technocratique : le sentiment d’abandon et de déclassement, autre manière de contester le fait par la subjectivité), consiste à « remettre des services publics dans la ruralité ». Les provinces ayant disparu au profit des régions (entités administratives), les régions, encore un peu trop incarnées, au profit des territoires (espaces quadrillés géométriquement), les départements réduits à un petit numéro illisible sur les plaques d’immatriculation, il était normal que les campagnes disparaissent aussi dans l’abstraction de la « ruralité », qui s’oppose à la ville, mais pas pour longtemps : on va bientôt voir apparaître, si ce n’est déjà fait, les substituts urbanité et péri-urbanité, si bien que l’heureux propriétaire d’une résidence secondaire pourra bientôt dire : la semaine, j’habite en urbanité, et le week-end, je profite de l’intermodalité des mobilités douces pour me rendre dans ma ruralité

Yvan Leclerc

Professeur honoraire de lettres à l’université de Rouen Normandie