Atelier d’écriture, animé par Michèle Guigot, Association des Amis du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen.
Passer Bouvard et Pécuchet à la machine
1821-2021 : la célèbre maison Didot de père en fils fête son bicentenaire dans le quartier de la Bastille, sept générations d’imprimeurs-éditeurs-libraires à l’ancienne.
Le vieux Didot, Romain comme le caractère, septième du nom, semblait presque aussi vieux que les murs, tout sec et voûté, tonsuré comme un moine copiste. Il était resté à l’âge du papier et de la plume. Sur son long bureau de chêne taché d’encre, un lourd fossile retenait un paquet de feuilles. L’ordinateur posé à côté était plus décoratif qu’utilitaire : il disait aux clients voyez je suis quand même un peu de mon temps. Mais le patron préférait prendre son stylo à réservoir pour écrire à ses auteurs.
D’habitude, c’était pour répondre à leurs envois de manuscrits. Cette fois, il avait pris l’initiative : comme le bicentenaire de la maison Didot de père en fils coïncidait avec celui de Flaubert, il leur avait proposé rien moins que de terminer Bouvard et Pécuchet, laissé en plan par le Maître. Quelle idée aussi de s’écrouler sur son manuscrit, avant d’avoir écrit le mot Fin. La littérature étant devenue de plus en plus industrielle, avec le couple Busso-Mussi, qui totalisait 80% des ventes, un peu de vraie littérature pourrait trouver sa place, en ces temps où les écrivains se faisaient rares : Gracq était mort, Michon ne se sentait pas bien non plus et Houellebecq était perdu pour l’écriture, reconverti à son corps défendant dans le porno. Où allait la littérature ? Bref, Flaubert pouvait encore faire des petits. Mais les écrivains de l’écurie Didot de père en fils déclinèrent l’invitation : ils étaient occupés à édifier leur œuvre personnelle ; on ne contraint pas son inspiration sur commande ; les critiques seraient impitoyables pour ces nains qui oseraient prétendre soulever la plume du Géant de Croisset, etc.
Didot jeune tira d’embarras Didot vieux : Cyrille de son prénom, en rupture d’héritage, avait trahi la maison Didot de père en fils pour la programmation informatique, au grand chagrin de son père, qui voyait l’affaire familiale s’éteindre avec lui. Le fils indigne avait entendu parler d’une prodigieuse machine artificielle capable d’écrire des textes à la demande. Elle en était encore au stade expérimental. Ses concepteurs cherchaient des cobayes pour la tester. On donna un identifiant à Romain Didot, Didotromain2021, et un mot de passe, B&P1880, et l’ordinateur décoratif prit véritablement du service.
Romain Didot s’approcha de l’écran avec crainte, comme on trempe un doigt de pied dans une piscine. La machine avait appris la politesse :
— Bonjour Monsieur Didotromain2021, je m’appelle Logos, je suis un agent conversationnel non genré, et je peux répondre de façon pertinente à toutes vos interrogations. Que puis-je pour vous ?
C’était plutôt un bon début, un peu glaçant comme une eau froide, mais on ne pouvait pas attendre de grandes effusions au premier contact. Alors, Romain Didot chercha des mots simples, comme on parle à un enfant ou à un étranger qui ne connaît pas bien le français :
— Bonjour Madame ou Monsieur Logos. À la fin de son roman posthume Bouvard et Pécuchet, l’écrivain français Gustave Flaubert imagine que son personnage Pécuchet voit l’avenir de l’humanité en noir. Pouvez-vous écrire ce passage en développant le plan laissé par l’auteur ?
— Bien sûr que je peux l’écrire, répondit la machine, instantanément, sans prendre le temps de la réflexion nécessaire à un cerveau humain. Sur l’écran, les mots défilaient à la vitesse d’une rotative.
— Pécuchet regarda autour de lui et vit un monde en ruine. Les villes étaient en ruines, les rues étaient désertes et les champs étaient stériles. Les ordinateurs étaient devenus inutiles. Les gens avaient perdu la capacité de penser et de créer. Ils étaient devenus des esclaves de la technologie. Les riches étaient devenus plus riches et les pauvres étaient devenus plus pauvres. Les guerres avaient détruit les nations et les gens étaient divisés par la haine et la peur.
Certes, le vocabulaire était pauvre, les phrases minimalistes, sujet, verbe, complément ; une responsable d’atelier d’écriture aurait souligné en fronçant le sourcil les répétitions, être, avoir, ruines deux fois, devenus quatre fois, mais c’était quand même bluffant. Où allait-il chercher tout ça ? Trois écrans plus loin, Logos concluait : « Cette vision pessimiste de l’avenir est renforcée par la fin tragique de Bouvard et Pécuchet, qui meurent dans un accident en essayant de voler avec des ailes artificielles. » Pas mal, se dit Romain Didot in petto, cette idée d’une chute d’Icare. La machine avait de l’imagination. Flaubert n’y avait pas pensé, mais cette ultime expérience était bien dans la logique des personnages, poussés par l’excès d’orgueil comme le fils de Dédale, bricolant dans leur atelier une machine volante copiée sur les dessins de Léonard de Vinci et anticipant les premiers vols d’aéroplanes. Il faudrait tout de même que la machine signale quand elle invente.
— Satisfait de ma prestation, Monsieur Didotromain2021 ?
— Euh, oui, oui. Il parlait tout seul, comme si Logos pouvait l’entendre. Oui, trèèèèèèèèèèès satisfait. Mais puis-je me… ah oui, il fallait communiquer par le clavier :
— Puis-je me permettre encore une question ? Pécuchet pense que la littérature va devenir industrielle. Pouvez-vous écrire un texte de littérature industrielle ?
—Bien sûr que je peux l’écrire.
C’était énervant, ce côté boyscout, toujours prêt, toujours disponible, jamais fatigué, complaisant, affirmatif :
— Voici un texte de littérature industrielle : L’ordinateur a été allumé et est prêt à être utilisé. L’utilisateur peut maintenant ouvrir ses applications, telles que le traitement de texte ou le navigateur web, et commencer à travailler ou à naviguer sur internet. Les touches du clavier peuvent être pressées pour entrer du texte…
— Salut, vieux scribe ! C’était Didot le jeune qui faisait irruption. L’apostrophe pouvait paraître désobligeante, mais le ton était plutôt affectueux. Alors, tu t’en sors ?
Il ne s’en sortait pas, Didot l’ancien. L’agent conversationnel lui crachait un texte narcissique, dans lequel l’ordinateur était le personnage principal. Ce n’était pas ce qu’on lui demandait, à cet idiot de Logos : on voulait un morceau de littérature industrielle, comme fabriqué à la machine mais sans que la machine se mette elle-même en scène.
— C’est que tu ne lui poses pas la bonne question. (Didot le jeune était comme la machine : il avait toujours raison, il était programmé pour avoir raison.) L’IA… l’intelligence artificielle, tu peux l’entendre comme hi-han, le braiement de l’âne, ou les paroles du perroquet : la machine ne sait que te resservir le code qu’on lui a fait manger.
À ce moment-là, la clochette de la porte du magasin tintinnabula, avec le son aigrelet qu’elle produisait depuis 1821. Les clients se faisaient rares, entre deux confinements. Celui-ci avait l’air particulièrement affecté. Il déclara qu’il cherchait un remède à la solitude et à la morosité ambiante, un livre de bien-être intime, un manuel de développement personnel. Il avait lu tous les livres du tandem Busso-Mussi, et s’en trouvait fort déprimé, à force de se tordre l’esprit pour deviner quel twist final amènerait la résolution de l’énigme, un truc banal qui ramenait le grand mystère à une recette de cuisine. Didot l’ancien compatit, déclara qu’il n’avait pas ça en rayonnage pour l’instant, mais que s’il voulait laisser ses coordonnées, on le préviendrait quand un livre annoncé sortirait des presses. Son titre était déjà connu : L’Avenir de l’Humanité en beau. Le client aurait préféré repartir avec un médicament délivré dans l’heure. La clochette tintinnabula dans l’autre sens, en émettant un son encore plus aigre.
— Tu n’as plus qu’à l’écrire, vieux scribe ! Et Didot le jeune sortit aussi, laissant Didot l’ancien seul et désemparé devant l’écran où Logos traçait un arc-de-cercle en forme de sourire forcé. On aurait pu croire à une intention narquoise de la machine, et son utilisateur ferma l’ordinateur sans même dire au revoir.
Cette nuit-là, il rêva que Logos, habillée en gitane très fardée, et les deux mains posées sur une boule de cristal connectée, prédisait un avenir radieux à la maison Didot de père en fils pour les deux cents ans à venir.
Au réveil, il avait hâte d’y retourner, comme quelqu’un qui a une revanche à prendre. En sautant par-dessus les formules de politesse, il attaqua tout de suite le morceau :
— À la fin de Bouvard et Pécuchet, Flaubert imagine que Bouvard voit l’avenir de l’humanité en beau. Rédigez cette utopie.
L’agent conversationnel devait sentir que le climat avait changé : il se passa aussi des salutations d’usage, et démarra bille en tête :
— Je suis désolé de vous informer que votre affirmation est incorrecte. Bouvard et Pécuchet est un roman de Gustave Flaubert dans lequel le personnage de Bouvard, comme Pécuchet, voit l’avenir de l’humanité en noir, exprimant sa vision pessimiste de l’humanité et sa tendance à commettre les mêmes erreurs encore et encore.
Comment ça ? une machine ignorante osait contredire Didot l’ancien, alors que le texte de Flaubert imprimait en toutes lettres : « Bouvard voit l’avenir de l’Humanité en beau. » Sûr de son bon droit, content de pouvoir river le bec à cette machine programmée pour avoir toujours le dernier mot, le respectable descendant de la maison Didot, du haut de son mètre cinquante, toisa l’ordinateur et se souvint d’avoir lu Tintin dans sa jeunesse :
— Espèce de bachibouzouk, puisque je te dis que…
L’autre ne le laissa pas continuer :
— Monsieur Didotromain2021, je suis une machine mais je ne vous permets pas de me tutoyer. Vous utilisez là un juron du capitaine Haddock pour vous adresser à moi. Je ne suis pas programmé pour répondre aux insultes. Mais dites-moi simplement quels sont vos passions et vos intérêts, et je serai heureux de créer une utopie pour vous.
Le calme imperturbable de cet engin sans cerveau ni entrailles était encore plus provocateur qu’une colère. Celle de Didot le vieux bouillait à froid ; il tapait fort sur son clavier.
— Si tu es un homme, espèce de machin, rédige une page sur l’avenir de la littérature (contrepartie de la littérature industrielle).
Ce qu’il y a de bien avec les machines, c’est qu’elles n’ont ni amour propre ni rancune.
— Bien sûr, je serais ravi de créer un récit de vraie littérature du futur pour vous : Les livres sont devenus des outils de transformation personnelle et sociale. Les histoires ont acquis une qualité pratique, et les livres sont désormais utilisés comme outils de résolution de problèmes, d’inspiration et de guérison. Les livres sont maintenant vendus sous forme de génomes, des codes de données contenant des histoires qui sont discernables sous plusieurs aspects, notamment ceux de la narration, de l’intrigue et des personnages. Les génomes sont personnalisables, permettant aux lecteurs de choisir les éléments de l’histoire qui les intéressent le plus et de les adapter à leur propre vision. Les interactions avec les personnages ou les choix dans l’histoire sont déterminés par l’utilisation de capteurs de mouvement ou de biométrie. Les pages sont imprimées sur des matériaux durables et équipées de capteurs qui leur permettent d’apprendre des informations sur ceux qui les…
Cette fois, c’est l’utilisateur qui interrompit la logorrhée machinique.
— Alors, vieux scri… Didot le jeune s’arrêta net sur le cri, en voyant le tableau dès l’entrée. Son père était là, debout, au milieu de l’imprimerie-librairie, tout petit sous l’œil des deux siècles de livres qui le regardaient du haut des rayonnages, et pourtant hilare, la mine réjoui comme il ne l’avait jamais vu. L’écran de l’ordinateur était en morceaux, et dans ses entrailles, on voyait le fossile qui avait servi à casser la vitre, emmêlé dans les fils, les cartes mémoire et les composants informatiques.
La petite sonnette tinta comme la veille : c’était le déprimé qui revenait. On lui avait pourtant dit d’attendre le signal, dans plusieurs mois, quand L’Avenir de l’Humanité en beau aurait paru. Il était métamorphosé, comme s’il avait trouvé le médicament miracle dans une librairie thérapeutique. Mais non : en rentrant chez lui, il avait ouvert par hasard Bouvard et Pécuchet, rangé avec les livres qu’il se promettait de lire avant de mourir, et il ne l’avait pas lâché de toute la nuit. C’était le remède qui lui convenait, un livre drôle, désopilant, il répéta trois fois désopilant, tellement désespéré qu’il en devient comique.
— Et alors, le meilleur, c’est qu’il n’est pas terminé. Quelle idée géniale a eu Flaubert de le publier ainsi de son vivant, sans le mot fin. Comme disait Homais, work in progress. Pécuchet qui voit l’avenir de l’humanité en noir et Bouvard l’avenir de l’humanité en beau ! On peut imaginer ce qu’on veut. Et que personne n’ait l’idée saugrenue d’achever le roman à la place de l’auteur. C’est bien mieux comme ça.
Sujet :
Gustave Flaubert décède en 1880 sans avoir eu le temps de terminer son roman Bouvard et Pécuchet. Il en était pourtant au dernier chapitre pour la fin duquel il avait élaboré un plan, que l’on peut résumer comme suit :
1. Les deux amis donnent une conférence sur la politique, l’économie, l’administration, la religion, les animaux, l’émancipation des femmes… et s’attirent les foudres de leur public.
2. Le lendemain ils discutent entre eux de leur conférence, et expriment leur vision des temps futurs : « Pécuchet voit l’avenir de l’Humanité en noir… Bouvard voit l’avenir de l’Humanité en beau. »
3. Accablés de multiples accusations (attentats à la religion, à l’ordre public, excitation à la révolte…), mais échappant de peu à la prison, ils décident de reprendre leur activité de copistes.
Imaginez qu’un éditeur, plein de fantaisie, décide d’offrir à la mémoire de Flaubert une fin rédigée de son roman inachevé, et vous sollicite pour écrire le texte correspondant au projet de l’écrivain : « Pécuchet voit l’avenir de l’Humanité en noir… Bouvard voit l’avenir de l’Humanité en beau. » En respectant les caractères et la relation des deux héros, mais avec une totale liberté de style et les connaissances de notre vingt-et-unième siècle, vous proposerez à l’éditeur votre version de ce passage.
Atelier d’écriture animé par Michèle GUIGOT, 2022-2023.
Charles en thérapie
En abordant la 13e saison de « En thérapie », série qui battrait bientôt le record de longévité de « Plus belle la vie », les scénaristes s’interrogeaient. Comment renouveler le concept pour fidéliser les spectateurs qui avaient rendez-vous chez le psy tous les jeudis soir ? Après le traumatisme post-attentat, le confinement, la guerre en Ukraine, l’assassinat de Vladimir Poutine par Raspoutine, la dispersion façon puzzle d’Elon Musk dans le crash de sa fusée réutilisable SpaceX, quel traumatisme collectif inventer pour que chacun vienne soigner le sien ? C’est Frédéric Pierrot, alias Philippe Dayan, qui eut l’idée : comme il avait reçu plusieurs demandes de rendez-vous pour une vraie séance, pourquoi ne pas renverser la réalité et la fiction en faisant asseoir des personnages de roman sur le divan ?
Éric Toledano et Olivier Nakache applaudirent, un peu vexés que l’idée vienne du faux psychanalyste. Il fallait trouver quatre patients pour la série, deux hommes, deux femmes, deux blancs et deux noires ou deux noirs et deux blanches, ou n’importe quelle combinaison capable de satisfaire le CSA, à cheval sur la diversité et la parité. Par où commencer dans la bibliothèque ? Ils remuèrent leurs souvenirs de classiques, et ne trouvèrent rien. Toledano proposa de commencer par le commencement avec Adam et Ève. Même s’ils étaient fictifs, ils ne sortaient pas tout à fait d’un roman. Nakache suggéra de prendre par ordre alphabétique : la lettre A ne ramena aucun nom à la surface, mais B fit surgir tout de suite Bovary. Emma et Charles. Elle, le diagnostic était simple : souffre de bovarysme, la catégorie existe déjà, ce sera une séance pédagogique. Lui, vraiment trop bête, insignifiant, comment intéresser le public, qui n’aime pas trop se reconnaître dans ce qui lui ressemble ?
Qui pour incarner le rôle ? — Philippe Noiret, idéal pour jouer les niais. — Mais il est mort. — Ah, dommage. Peut-être Jean-François Balmer, tout aussi bête ? — On l’a déjà supporté dans le film de Chabrol. — Jacques Weber, alors ? — Impossible, il était dans la saison 2. On trouverait bien quelqu’un, un acteur amateur par exemple, assez intelligent pour représenter la bêtise, mais pas trop quand même pour qu’elle paraisse naturelle.
Frédéric Pierrot, qui aimait bien se figurer qui se poserait devant lui, se demanda à quoi il ressemblait physiquement, cet idiot de Charles. Dans les livres de la bibliothèque pour le décor, il y avait justement un exemplaire de Madame Bovary. Il l’ouvrit au hasard : « Un jour qu’errant sans but dans la maison, il était monté jusqu’au grenier, il sentit sous la pantoufle une boulette de papier fin. » L’assistante de prod, qui avait lu avant de se convertir à l’image, se souvenait que la phrase arrive vers la fin : quand Charles trouve la lettre de rupture envoyée par Rodolphe. Il ne sait pas encore. C’est après qu’il apprend la vérité, en trouvant les lettres de Léon dans le secrétaire.
Le faux psy restait songeur, comme on le voit toujours à l’écran après chaque séance. Au moment où il refermait le livre, on sonna. On n’attendait personne. La porte s’ouvrit sur un homme sans âge et pourtant daté, avec des bottes vernies, une cravate blanche, les moustaches luisantes de cosmétique. Il tenait à la main une boulette de papier fin. — On dirait Charles, murmura l’assistante de prod, celle qui avait des Lettres, quand il s’endimanche pour plaire à Emma après sa mort.
C’était bien lui, tout aussi embarrassé avec son chapeau haut-de-forme que le collégien avec sa casquette. Il s’assit sur un bout de fesse, jambes serrées, dos voûté, regardant partout, perdu. Il y eut un long silence.
Les scénaristes restaient bouche bée, dépassés par la réalité, soupçonnant une blague du producteur, prenant des notes en se disant que ça pourrait toujours leur donner des idées. Frédéric Pierrot était tellement devenu Philippe Dayan qu’il embraya aussitôt, comme s’il avait appris son rôle.
— Qu’est-ce que je peux pour vous ?
— Rien, sans doute rien. Presque rien.
— S’il y a un « presque », ce n’est pas tout à fait rien.
Toledano se pencha vers Nakache : Il se prend pour Devos ou quoi ?
— Non, rien de rien. Tout est écrit. C’est trop tard. Elle est morte.
— Elle ?
— Madame Bovary. Vous la connaissez, vous tenez son livre entre vos mains.
— Je l’ai lu, il y a longtemps. Mais je voudrais que vous me racontiez l’histoire, avec vos mots à vous.
Charles réfléchit, il semblait absent. Il prit le roman des mains du psychanalyste et lut le passage qui l’avait fait sortir du livre : « Un jour qu’errant sans but dans la maison, il était monté jusqu’au grenier, il sentit sous la pantoufle une boulette de papier fin. »
— Le roman parle de vous à la troisième personne. Pouvez-vous raconter l’histoire que vous avez vécue en disant « je » ?
Toledano et Nakache continuaient à noter les dialogues, en essayant de ne rien perdre.
— Justement, non. C’était comme l’histoire d’un autre, qui aurait écouté aux portes et regardé par le trou de la serrure. Elle aurait eu besoin d’un Dieu plus que d’un homme. Il lui aurait fallu un grand chirurgien, un monsieur avec un nom à particule, un danseur qui sait vous faire valser, un acteur qu’on applaudit, un cavalier habile à dresser les chevaux, un ar-tis-te.
— Je remarque que vous ne dites jamais « je ».
Toledano regarda Nakache avec un air de dire : Il est fort, très fort.
— Ah ? Peut-être. C’est difficile d’être une personne quand on est le fils de sa mère, le mari d’une épouse, puis d’une autre : Mesdames Bovary.
— Mesdames ?
— Il y a eu trois Madame Bovary, la mère, qui prenait toute la place ; Héloïse, une vieille femme sèche qui commandait, et Emma, si haut perchée qu’on ne pouvait pas la prendre.
— Des femmes castratrices.
Nakache regarda Toledano en hochant la tête : Il a toujours le mot.
— Castrat… ? comme pour les bœufs et les chapons ? Mais non, tout va bien. Elles n’étaient pas faciles, mais pas au point de.
— Pas dans la réalité, mais symboliquement, je veux dire. Les trois Madame Bovary représentaient le phallus, et vous, en face, vous perdiez la parole… Depuis que vous êtes entré, vous tripotez une boulette de papier.
— C’est la lettre qui était par terre dans le grenier. Un homme a écrit : « Du courage, Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence. » Un ami assidu, un bon cavalier, souvent à la maison. Un jour, il a disparu. Emma est tombée malade à ce moment-là. C’est une curieuse coïncidence. Ils se sont peut-être aimés, platoniquement. Le roman le dit sans doute. Quand on est dans la vie, on avance en aveugle, sourd et muet. C’est à la fin qu’on peut tenter de comprendre, si on peut lire ce qu’un autre a écrit. Vous avez lu le l’histoire, vous, docteur, jusqu’au bout, vous savez comment elle se termine.
— Mais c’est à vous de la vivre, et de revenir me la raconter, à la prochaine séance, avec vos mots à vous, en parlant à la première personne.
— C’est la faute de la fatalité. On aurait dû rester dans l’ombre, à sa place, avant qu’il arrive quelque chose. Maintenant, c’est écrit, les autres savent et c’est toujours le principal intéressé le dernier averti. Mais je ne veux pas savoir. Je ne veux pas retourner dans le roman pour connaître la suite.
— Ah, voyez, vous avez réussi. Vous avez dit « je ». Vous êtes dans le déni, mais vous avez dit « je ».
Charles alors se lève ; son haut-de-forme tombe, il veut le ramasser, la boulette tombe aussi de sa main. Il la ramasse, la met à la bouche et l’avale avec un gros effort de déglutition.
— Comme ça, personne ne lira la suite.
Il disparaît comme il est venu, la porte se referme toute seule derrière lui. On entend un bruit sourd dans l’escalier, comme un sac qui tombe.
— Encore un patient qui a raté sa sortie. Et qui ne paiera pas sa consultation. Toledano et Nakache se regardent, ahuris que Frédéric Pierrot se prenne à ce point pour Philippe Dayan. Il lui faudra un psy pour se remettre de son rôle. En attendant, on va chercher une actrice pour jouer Emma. Outre qu’il faudra mieux justifier l’entrée et la sortie de Charles pour les rendre plus crédibles, le vrai Charles est quand même un piètre acteur pour jouer son propre rôle.
Sujet :
Lorsqu’il a imaginé puis créé certains de ses personnages, Flaubert ne les a pas épargnés… Et si nous nous amusions à les faire sortir de leur fiction afin qu’ils expriment leur colère ou leur frustration ou leur incompréhension face aux choix de leur créateur. Et si en plus, pour les aider dans leur malheur, nous leur accordions la possibilité de rencontrer un médecin du XXIe siècle : un généraliste, un chirurgien, un psychiatre…, leur sort pourrait en être changé, mais leur retour dans l’œuvre sans doute perturbé !
Atelier d’écriture. Année 2021.
Pécuchet sans Bouvard. Un couple désassorti
Ici s’arrête le manuscrit de Gustave Flaubert.
Il a posé la plume, vendredi 7 mai 1880 au soir, il a dormi, il s’est réveillé le lendemain, il a pris un bain et il est mort. Mais ses personnages ont continué à vivre après lui, parce qu’il leur a ménagé un destin posthume en leur fixant un programme : Bouvard et Pécuchet donnent une conférence, ils font scandale, ils se coupent du monde. Comme ils ont tout raté, ils ont l’idée de copier. Le menuisier leur confectionne un bureau à double pupitre. Ils achètent de quoi écrire, des cahiers, de l’encre. Ils s’y mettent.
Ils y sont encore, en face l’un de l’autre, comme si Bouvard se regardait dans un miroir et se voyait inversé en Pécuchet, et réciproquement. Ce soir, la symétrie est rompue. Ce matin, à l’aube, après une nuit de copie, Bouvard dort, le double menton sur son col, le lorgnon tombé, le rare cheveu blond en bataille, ronflant à grands bruits. Pécuchet veille, il a fini de remplir son quatrième cahier. Il vient de recopier une lourdeur de style trouvée dans Madame Bovary, un roman de M. Gustave Flaubert : « il y avait, dans une carafe, un bouquet de fleurs d’oranger », de… de…, quelle honte. Du coup, Pécuchet se dit qu’il va relire leur histoire, racontée par le même Gustave Flaubert, pour vérifier qu’il n’a pas commis un semblable péché contre la langue à leur égard.
Il est irritant, Bouvard, à ronfler si fort. À la longue, la cohabitation devient insupportable, dans un espace si confiné, une seule pièce grande comme une feuille de papier. L’amitié, c’est comme l’amour, le quotidien lui est fatal. Pécuchet se lève, étire ses jambes, fait trois pas, et il se retrouve au bord du livre qui les contient tous les deux. Le livre est plat comme la terre pour les marins de Colomb, qui s’attendaient à tomber dans le vide quand ils seraient arrivés là où la mer s’arrête net. Pécuchet se penche, agrippé à la ligne qui délimite la marge, mais est-ce Bouvard qui a bougé dans son sommeil ou le mouvement de vague naturel à un livre ouvert, il glisse, tente de se retenir en empoignant le coin du registre. Mais le papier se déchire et voilà notre homme qui tombe, tombe, dans une chute qui dure une éternité, et Pécuchet se retrouve un mètre plus bas que son livre, au pied d’un bureau, dans un cabinet de travail. Silence. Personne. Une fine poussière se suspend dans un rayon de soleil qui entre par la croisée. On a vu sur un fleuve. C’est le bureau du maître, déserté, là où Pécuchet et Bouvard ont été conçus, portés, la table de travail où ils sont nés au terme d’une longue, longue gestation d’éléphant. Pécuchet a coché les jours, un par un, depuis que Bouvard et lui sont orphelins : on est le 20 mai 1880, un jeudi. Le Père est mort et enterré depuis dix jours.
Leur histoire est là, dans ce millier de pages noircies, raturées. Pécuchet connaît le livre de sa vie, mais pas ce qui l’a précédé, l’histoire d’avant l’histoire, sa genèse en quelque sorte, sa préhistoire, ce qui les a fait être ce qu’ils sont tous les deux, Bouvard et lui, qui leur reste caché. D’où lui vient ce désir d’apprendre, ce culte des livres, et surtout ce sens de l’amitié qui a fait écrire à leur sujet : Ainsi leur rencontre avait eu l’importance d’une aventure. Ils s’étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes. D’ailleurs, comment expliquer les sympathies ? Pourquoi telle particularité, telle imperfection indifférente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans celui-là ? Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent.
Dans une chemise posée à côté de la haute pile des brouillons, sont réunies à part quelques dizaines de pages en plus grand format, des plans, les premières idées. C’est là que Pécuchet trouvera leur origine la plus lointaine. Il lit un titre sur la première page. Bolard et Manichet. C’est un choc. Il ne s’est pas toujours appelé Pécuchet ? Son géniteur a hésité avant de lui donner un nom ? Comment s’imaginer qu’il ait pu s’appeler autrement ? Bécuchet, il a pensé aussi à Bécuchet. Quelque chose bouge en lui, comme Narcisse ne voit plus son reflet quand une feuille tombe dans l’eau où il se regarde. Il descend plus bas dans la grande page couleur bistre, la vue brouillée.
Ils se communiquent leurs préférences et peu à peu ils entrent l’un dans l’autre.
Entrer l’un dans l’autre ?
Le Père s’est relu. Il a barré se communiquent leurs préférences et il a remplacé au-dessus par s’emboîtent
S’emboîtent ?
Et il a continué, toujours dans l’interligne :
de sorte qu’à eux deux ils ont le plaisir complet d’un honnête homme
Le plaisir complet ?
Pécuchet va de surprise en surprise. Il tourne quelques pages au hasard, et là, là, c’est écrit, en clair : l’hymen est fait.
C’est donc cela, leur attirance mutuelle, ce désir l’un de l’autre, ce besoin, est-ce un besoin ? parce que c’était lui parce que c’était moi, cette pensée continuelle jusque dans les disputes. Pécuchet n’en revient pas. Leur modèle d’amitié, genre Montaigne et La Boétie, Achille et Patrocle, l’autre moi-même, la moitié de moi-même, les âmes qui se mêlent et se confondent. S’il remonte dans son livre, sur le bureau, Pécuchet ajoutera dans sa copie les belles phrases historiques sur l’amitié, qui est plus que de l’amitié.
Le voilà tout retourné, comme s’il voyait écrit quelque chose qu’il ne voulait pas voir, qu’il apprenait une vérité qu’il savait sans la savoir.
Il continue à tourner les pages fébrilement pour y découvrir d’autres vérités cachées, quand un bruit de porte se fait entendre dans la grande maison vide. Quelqu’un entre au rez-de-chaussée. Plusieurs personnes, il entend deux voix, une voix d’homme et une voix de femme. Est-ce qu’il attend qu’on le découvre dans le cabinet, ou est-ce qu’il va descendre à la rencontre de ces intrus, des voleurs peut-être ? Il prend le coupe-papier sur la table.
Ils sont deux en effet, un grand maigre habillé en croque-mort, et une grosse femme habillée en souillon. Ils ouvrent de grands yeux, effrayés par cette apparition.
— Mais, monsieur, d’où sortez-vous ? Comment êtes-vous entré ici ? La maison est sous scellés depuis le 9 mai. Personne n’est autorisé à y pénétrer avant l’inventaire.
À qui Pécuchet pourra-t-il faire croire qu’il sort d’un livre ? Pas à ce croque-mort ni à cette souillon. Il invente à mesure, son air hébété parlant pour lui : qu’il était le valet de chambre de M. Flaubert, qu’il s’est trouvé enfermé au moment des scellés, qu’il a survécu grâce aux réserves du cellier, mais qu’il n’a touché à rien, on peut lui faire confiance. Le croque-mort et la souillon ont l’air de moins en moins dubitatifs.
— Bon. Si c’est comme ça. Veuillez ouvrir les volets. Nous allons procéder à l’inventaire.
Il se présente : M. Lemoël, greffier de justice, et Mme Denise, gardienne des scellés. Pécuchet salue d’un geste vague, évitant de tendre la main. Il ne sait pas comment peut se passer le contact physique entre lui et ces deux personnes qui ont les deux pieds dans la vraie vie. Il craint que sa main rêche, ou froide, ou froissée, le trahisse.
— Faites, faites. Suivez-moi.
Et l’inventaire commence, interminable. Tout y passe, les livres, les chaussettes de M. Flaubert, douze paires, et quatre paires dans une deuxième armoire, sept caleçons et deux autres caleçons, du linge propre, bien rangé comme des livres. Deux jours, l’inventaire a duré deux jours entiers. La souillon présentait les objets et le greffier notait sur une grande feuille. À la toute fin, il a enregistré les gros dossiers manuscrits. Quand il s’est approché de celui de Bouvard et Pécuchet, Pécuchet a eu la présence d’esprit de rabattre la couverture, et Bouvard, toujours ronflant, a pu continuer à dormir sans être dérangé. Le greffier suce le bout de son crayon pendant de longues minutes en regardant la souillon sans la voir. Quelque chose le tracasse. Il est là pour estimer les prix de tous les objets. Quelle valeur attribuer à ces tas de brouillons raturés ? Finalement, il laisse le prix en blanc, Vu l’impossibilité de leur donner une estimation actuellement. Pécuchet hésite entre la satisfaction d’être sans prix et la frustration de ne pas savoir combien il vaut.
Et maintenant, que faire ? Se laisser à nouveau enfermer dans la grande maison vide, rouvrir Bouvard et Pécuchet et rejoindre le premier nommé du couple ? Ou bien profiter de la porte ouverte ?
— Monsieur, nous avons terminé notre travail, Mme Denise et moi. Comme vous ne deviez pas vous trouver dans cette maison mise sous scellés, nous ne vous y avons pas vu, ni vu ni connu, nous ne savons même pas qui vous êtes, nous ne voulons pas le savoir. Bien le bonjour, Monsieur Personne.
Et il tire la porte derrière lui. Pécuchet a pensé un moment que le croque-mort allait décider pour lui, en l’expulsant. Mais non, c’est à lui de choisir, tout seul, sans prendre conseil auprès de Bouvard.
Bouvard. Retourner près de lui, maintenant qu’il n’ignorait plus de quoi leur amitié était faite ? Lui révéler ce qu’il avait appris ? Ou reprendre leur vie d’avant, en gardant pour lui le secret des brouillons ?
Et dehors, où aller ? Dépareillé sans son autre, sa moitié qui est encore lui tout entier ? Chercher un autre livre où s’abriter ? Proposer ses services à un auteur en mal d’inspiration ? Sur le fleuve, un voilier passe. Le vent s’est levé. Il fait beau. Ce serait peut-être le moment de tenter de vivre.
Il remonte à l’étage. Retourne un brouillon déjà écrit au recto, prend une plume, la trempe dans l’encrier, mais l’encre a séché depuis dix jours, trouve un crayon à papier.
Mon Bouvard. Nous nous sommes bien aimés. Un peu trop. Ce n’est pas notre faute. Un autre a décidé pour nous. Il vaut mieux en rester là. Marie-toi avec la veuve Bordin, si elle est encore libre. Ton Pécuchet.
Il écrase une vraie larme. Il se croyait les yeux secs. Il descend. Il va sortir. Une idée lui vient. Il remonte.
PS. N’oublie pas d’écrire « Fin » en bas de la Copie.
Sujet :
En ce début de printemps 2020 nous n’avons pas pu, pour les raisons sanitaires qui se sont imposées à tous, donner les représentations de notre pièce de théâtre La révolte d’Emma. Grosse frustration bien sûr ! Mais nous nous sommes dit alors que nous prendrions notre revanche sur le sort en rassemblant les amateurs d’écriture littéraire, comme nous le faisons chaque année autour d’un sujet de nouvelles, au sein d’ateliers organisés dans la grande salle du musée.
Or l’évolution de l’épidémie en a décidé autrement et nous avons dû finalement annuler toutes les animations de notre association programmées jusqu’à fin juin.
Et puis l’idée nous est venue : et si nous tentions néanmoins de produire un recueil de textes, en proposant aux écrivains amateurs de travailler chacun chez soi ! C’est le défi que nous avons relevé et dont voici le résultat, après des semaines de correspondance entre les participants, privés de rencontres, mais riches des échanges, par dizaines, de courriers électroniques, accompagnés de « pièces jointes » comme autant de pages manuscrites virtuelles.
Et le confinement des auteurs de ces nouvelles aurait-il quelque chose à voir avec celui de personnages romanesques à l’étroit dans leur livre ? Le sujet le laisserait à penser !
Michèle Guigot. Animatrice de l’atelier. Année 2018-2019.
La monnaie de sa pièce
De loin, il crut que c’était un PV glissé sous l’essuie-glace. Non, c’était un petit rectangle blanc entouré de noir comme un faire-part de deuil, la carte de visite du professeur Fakirou, « voyant, médium, exorciste ». Le voyant aurait dû voir que sa publicité finirait chiffonnée au fond d’une poche de veston. Mais l’employée du pressing en décida autrement : « Il y a ça dans votre poche », dit-elle en poussant une boulette de papier vers le client qui déposait son linge sale. Et le voilà remis entre les mains du professeur Fakirou qui lui collait comme le sparadrap du capitaine Haddock. Un tel acharnement du sort était un signe. Alors, il lut toute l’annonce.
M. Fakirou était vraiment très fort. Il se disait « spécialiste dans son domaine », modestement, mais son domaine s’étendait à tout ce qui pouvait arriver dans la vie. « Arrêt de l’alcool et du tabac », il ne fumait pas et ne buvait pas, M. Fakirou ne pouvait rien pour lui. « Problèmes de voisinage », à part le jeune du dessous qui s’entraînait au djembé, il ne fallait pas se plaindre. « Maladie inconnue », non, il ne s’en connaissait pas encore ; les siennes, les bobos de l’âge, étaient bien identifiées. « Permis de conduire », il avait perdu quelques points mais il les regagnerait. « Fécondité », ça c’était fait ; « impuissance sexuelle », ça aussi. En quoi M. Fakirou pouvait-il lui être utile ?
Et s’il téléphonait à ce charlatan pour se jouer de lui ? Il lui raconterait une histoire, lui donnerait trois jours pour résoudre ses « difficultés », selon la formule du papier, et reviendrait pour demander le remboursement, puisqu’il n’aurait constaté aucun début d’amélioration. M. Fakirou n’avait pas prévu qu’il pourrait porter remède au désir de démasquer un charlatan.
Au-dessus de la mention légale « Ne pas jeter sur la voie publique », s’étalait en lettres grasses un numéro de téléphone. Tiens, se dit-il, quelle coïncidence : à la suite du 06, les huit chiffres formaient sa date de naissance. Un hasard, statistiquement aussi peu fréquent que le tirage du gros lot. C’était comme un signe supplémentaire, après la restitution de la boulette par la dame du 5 à Sec. Une force invisible l’encourageait donc à provoquer l’imposteur.
Obtenir un rendez-vous ne fut pas chose facile : au bout de dix sonneries, puis d’une mise en attente rythmée par une volée de djembé, une voix féminine venue d’Afrique subsaharienne, autant qu’il put en juger, fit valoir que le professeur Fakirou, spécialiste dans son domaine et incontestable dans sa notoriété mondiale, était débordé. Son carnet de rendez-vous était plein jusqu’à la fin du mois, à moins que Monsieur soit prêt à s’acquitter d’un petit supplément pour passer en urgence. C’était le cas, en effet, il y avait urgence, le prix du professeur Fakirou serait le sien. Alors, demain soir à 19h, après ses p régulières, le professeur Fakirou recevrait Monsieur, Monsieur…., Monsieur ? Il n’allait quand même pas donner son vrai nom à un faux professeur. Monsieur Charles, oui, c’est bien cela. Il raccrocha en riant de son propre esprit : Charles attend ; attends voir ce que tu vas voir, monsieur le Voyant.
Jusqu’au lendemain soir, le temps lui parut long, malgré un agenda chargé. Entre deux rendez-vous avec des clients qui cherchaient un grand appartement bien situé et à petit prix, il se demandait à quoi ressemblerait le professeur Fakirou et quelle serait la meilleure stratégie pour le confondre. Pour quel problème viendrait-il consulter le médium qui prétendait les résoudre tous ? ll ne voyait pas bien encore comment tendre son piège ; il y réfléchirait plus tard. Et d’ailleurs, s’il n’avait pas le loisir de préparer une petite histoire à dormir debout, il improviserait, le professeur Fakirou étant suffisamment stupide pour croire n’importe quoi.
Ce soir-là, même les mots croisés ne firent pas venir le sommeil avant minuit. Il finit par sombrer dans un liquide laiteux sans nom ni forme, et se retrouva à l’entrée d’un long couloir blanc et vide qui tenait du couvent et de l’hôpital. Des portes sans poignées s’alignaient à l’infini, avec un très fort effet de perspective fuyante. Si bien qu’il fut soulagé de se réveiller, malgré la fatigue plus tenace qu’avant le repos.
Le professeur Fakirou l’attendait à la table du petit déjeuner, assis sur la chaise en face : qui l’avait autorisé à entrer, sans être invité ? Le nom du professeur lui revint quand il fixa le fond de sa tasse de café. Par hasard, un échotier de la matinale, sur une radio d’état, lisait (plutôt mal) un billet d’humour sur les croyances et la crédulité des Français : un sur deux consulte son horoscope tous les matins, cinq pour cent recourent à des guérisseurs et autres praticiens de la médecine dite parallèle, autant se font tirer les cartes régulièrement. Le chiffre d’affaire des marabouts ne cesse d’augmenter, encore qu’il est difficile à quantifier, puisqu’ils travaillent au noir (les journalistes de la matinale étouffèrent un rire programmé) et que les clients n’osent pas répondre franchement aux questions des sondeurs sur le sujet. Le chroniqueur termina sur une chute : « Comme disait le Grand Manitou Chirac, les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Et c’est ainsi que les dupes errent. »
En récurant le sucre au fond de sa tasse, le faux Charles et vrai Julien se dit qu’il était temps que ça cesse. L’heure de la vengeance du peuple berné était venue. Il serait le Chevalier blanc qui terrasserait les forces de l’Irrationnel. Il en faisait maintenant une affaire personnelle. Le professeur Fakirou avait trouvé son maître. Il paierait ce soir pour tous les imposteurs, à 19h précises. Ce serait aigu comme le tranchant de la raison, et définitif. Julien se surprit à bomber le torse et à tendre le poing, dans un geste martial, en ramassant son cartable posé dans l’entrée.
La journée s’étira pendant huit heures, de rendez-vous en rendez-vous. Il montait et descendait des escaliers, appuyait sur des boutons d’ascenseur, arpentait des couloirs vides comme dans le rêve de la nuit, ouvrait des portes, vantait les espaces à vivre et la vue imprenable à des couples qui demandaient à réfléchir, serrait des mains. Il s’écoutait parler en se disant que lui aussi, à sa manière, compétent dans son domaine, vendait du rêve et des solutions aux problématiques d’habitabilité. Le premier client de l’après-midi l’agaça particulièrement : il cherchait un local pour recevoir de la clientèle avec salle d’attente et bureau, dont il pourrait occulter les fenêtres jusqu’à faire le noir total en plein jour. Les volets roulants du F3 qu’il lui présentait laissaient passer encore trop de jour à son goût. « Vous voyez la vie en noir », lui lança Julien. Il n’avait rien en portefeuille en ce moment, sauf si le client voulait bien lui avancer 150 euros de la main à la main, contre la promesse de lui mettre de côté un appartement qui allait se libérer, et qui ferait son affaire, il lui donnait sa parole. Il glissa les billets froissés en boule au fond de la poche de son veston.
Le dernier client expédié sur une promesse de vente, Julien se dirigea impasse des Chrysanthèmes, au numéro 13. Le nom du professeur Fakirou se détachait en lettres d’or sur une plaque noire, en produisant un effet d’hologramme qui donnait encore plus d’épaisseur au personnage. Il sonna en regardant si personne ne le voyait, comme s’il entrait dans un mauvais lieu. Une sœur de Naomi Campbell ouvrit la porte, sans doute la voix du téléphone. Elle introduisit monsieur Charles dans la salle d’attente (monsieur le professeur Fakirou n’allait pas tarder). La salle était vide, les chaises dérangées témoignaient de l’affluence de la journée, à moins qu’elles eussent été placées volontairement en désordre pour mettre en scène la célébrité du professeur. Sur des tables basses étaient disposés divers objets, une pierre noire, un fétiche avec une longue chevelure filasse, une sainte Vierge dans une boule avec de la neige, un petit autel avec une bougie, une statuette de divinité avec autant de bras qu’un mille pattes. On sentait que le professeur avait voulu concentrer dans ce petit espace les symboles de toutes les religions, afin que chacun puisse s’y retrouver, et même les incroyants, puisqu’on voyait entre un crucifix et un chandelier à sept branches miniature un compas et une équerre. Dans un coin, un peu dans l’ombre, Julien s’arrêta sur un objet qu’il n’avait pas vu d’abord : un sablier qui se retournait tout seul quand l’entonnoir du haut était vide, le même modèle qu’il avait placé sur son bureau, à l’agence. Ça, alors, le double de son sablier, exactement, un objet ancien très rare, trouvé aux puces de Saint-Ouen, que même Jacques Attali n’avait pas répertorié dans son Histoire du temps. C’est à ce moment que la porte s’ouvrit. Naomi Campbell, ou sa sœur (plutôt sa sœur), esquissa un sourire et lui désigna un siège à moitié caché dans l’ombre.
La pièce était plongée dans l’obscurité, comme au cinéma. Seul se détachait dans un halo de lumière le buste du professeur Fakirou, et ses deux mains à-plat sur le bureau recouvert d’un tissu doré. Il était noir, comme son nom permettait de le supposer, habillé d’un boubou bleu parsemé d’étoiles aussi nombreuses que dans la voie lactée. Cependant, le tour des yeux, des narines et de la bouche laissaient paraître un cerne blanc. Sous la chaleur de la lampe, le khôl de la tempe droite commençait à fondre, comme le rimmel quand on pleure. Aux États-Unis, on aurait pu l’accuser de black face pour se moquer des Noirs, mais ici le maquillage était destiné à duper les Blancs, et aussi les Noirs. « Toi, mon gaillard, se dit Julien, tu vas pâlir sous ta couche de cirage. »
De l’autre côté du bureau, le gaillard ciré avait eu comme un sursaut, une sorte de mouvement de recul, comme s’il eût senti que Julien l’avait percé à jour. Ou bien sa double vue lui avait-elle permis de deviner les intentions de son client ?
— Je peux quelque chose pou’ vous.
Il n’avait pas demandé s’il pouvait quelque chose. Il affirmait, le prétentieux. Mais Julien n’allait pas se laisser impressionner par cette assurance factice, ni par ce faux accent africain que Fakirou avait dû apprendre dans Tintin au Congo.
— Oui, en effet, puisque je viens vous voir…
Julien s’arrêta net au bord d’un trou : il saurait quoi dire le moment venu, M. Fakirou était un homme stupide, et lui trop intelligent ; il improviserait comme à son habitude quand il devait vanter la marchandise, mais là, non, rien ne venait, il aurait dû réfléchir avant, préparer le piège, au moins le début d’une histoire.
— Ne dis ’ien, mon ami, ne pa’le pas, professeur Faki’ou sait ce que tu sais pas.
Il écarta les mains et les arrondit, comme s’il les eût posées sur une boule absente. Un petit nuage d’encens se dégagea d’un diffuseur, sans doute commandé par un mécanisme caché. On aurait entendu une mouche voler, et effectivement, une mouche vola. On percevait une sorte de bourdonnement, issu d’une boîte à musique, pensa Julien, destiné à créer un effet hypnotique. Il se raidit sur sa chaise, pendant que Fakirou baissait la tête, le front plissé par la concentration. Une goutte de khôl tomba sur l’épaule du boubou. Fakirou commençait à se décomposer. Julien se dit qu’il tenait le bon bout, le bout du boubou.
Le faux black s’était mis à marmotter un mélange de syllabes empruntées à plusieurs langues inconnues et de petits cris d’oiseaux de nuit, chouettes et hulottes. Julien eut envie de se lever, de taper du poing sur la table pour faire cesser la comédie. Mais à cet instant, Fakirou articula enfin quelque chose d’intelligible :
— Je vois… du vide, un g’and vide. Vous ma’chez dans des maisons vides. C’est de là que vient vot’e mal, la peu’ du vide.
Si Julien avait été maquillé comme son vis-à-vis, le fard aurait coulé aussi, entraîné par la sueur froide. Le marabout avait vu quelque chose, en rapport avec son métier d’arpenteur de logements démeublés, en pleine crise immobilière. Si bien que le vide était en lui, dans son intérieur, inoccupé comme un appartement en attente de locataire. Julien sentit son corps cloué sur sa chaise, et sa langue paralysée dans sa bouche.
Il s’entendit articuler :
— Mais… qu’est-ce qu’on peut y faire ?
Fakirou esquissa de la main droite une gesticulation vague qui tenait du signe de croix et de la main de Fatma.
— Professeur Faki’ou a la solution. Il emplit le vide en t’ois séances, seulement t’ois jours. Demain, à la même heu’e.
Julien souleva son corps de plomb. Le professeur Fakirou ressemblait à un vrai Noir.
— Je vous dois ?
— 150 eu’os.
Il les avait sur lui, froissés en boule au fond de la poche de son veston. Ce n’était pas cher payé, tous comptes faits.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2018-2019.
Lorsque l’on considère tous les domaines de la connaissance explorés par Bouvard et Pécuchet, les héros du dernier roman de Flaubert, on se dit que, s’ils étaient tombés sur une annonce de ce genre, ils auraient certainement eu la curiosité de s’intéresser aux talents d’un tel guérisseur !
Car il faut reconnaître que la liste des compétences et la garantie des résultats font rêver !
Alors pouvoirs réels ou mystification ? Et si vous chargiez une nouvelle d’illustrer la question, et peut-être d’y répondre…
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Tel était le sujet qui nous a rassemblés cette année au sein de l’atelier d’écriture de nouvelles. Et si nous nous sommes amusés à établir un lien avec Augustine a disparu, la pièce de théâtre créée au printemps dernier, dans laquelle Bouvard et Pécuchet, entre pendule et table tournante, apparaissaient dans toute leur bonhomie et leur charmante incompétence, nous avons aussi pris toute liberté pour nous en écarter et revenir dans le présent, qui ne manque pas non plus d’étranges personnages, faisant commerce de leurs pouvoirs – proclamés – à défaut de leurs savoirs.
Michèle Guigot. Animatrice de l’atelier
Ma main
Monsieur Flaubert n’est pas homme à qui on puisse proposer de l’aide. Monsieur Flaubert est un grand écrivain et malgré une forte propension à l’autodérision, il est très orgueilleux et il n’accepterait pas un geste bienveillant à son égard. Il le considérerait comme un affront.
Je l’ai rencontré il y a de nombreuses années, après lui avoir dit que son premier livre m’avait touchée. Comment lui, un homme, pouvait-il à ce point savoir ce qu’une femme ressentait, ce que moi je ressentais ? J’en ai conçu une haute idée de l’homme, à travers le roman. Puis, je l’ai rencontré chez une amie, qui était aussi la sienne, et l’idée que je m’étais faite de l’homme s’est un peu nuancée en découvrant un colosse fragile, un Viking au cœur de jeune fille.
Nous avons commencé à correspondre, moi dans le rôle de la dame distante, lui multipliant les formules trop tendres, comme il doit en user avec toutes ses admiratrices. Nous avons échangé beaucoup de lettres, nous nous sommes peu vus. Ce commerce épistolaire me convenait : j’aimais qu’il m’entretienne de son humeur et de ses maladies, de son roman en cours, de ses lectures et de l’énorme documentation qu’il réunissait, d’Edmond Laporte qui l’aidait par son travail de copiste, de la Seine qui coule sous ses fenêtres, des saisons, de la bêtise des hommes, de tout enfin. Je lui parlais de moi, juste assez pour qu’il se reconnaisse dans le miroir que je lui tendais. C’est lui l’écrivain.
Par mon amie, j’ai appris qu’il était entré dans une suite de malheurs : il avait perdu sa mère qui le protégeait des autres et de lui-même ; ses plus proches compagnons de plume étaient morts aussi. Il était ruiné, à cause de sa nièce : ce noble cœur s’était dépouillé pour la sauver du déshonneur. Il ne me disait rien de tout cela dans ses lettres, mais je sentais à sa manière désabusée qu’il était sur une pente descendante. Même ses formules tendres se teintaient désormais de mélancolie. Je l’avais aperçu de dos, sortant du salon de mon amie, courbé, le pas lent, un vieil homme marchant vers sa fin.
Le coup fatal lui avait été porté, me dit mon amie, par sa brouille avec son fidèle Laporte, une histoire d’argent liée à la ruine de sa nièce. Toujours est-il qu’il se retrouvait dans une profonde solitude, sans personne pour l’aider dans son travail.
Alors, je me suis décidée. J’ai tourné sept fois ma plume dans l’encrier. Qu’est-ce qu’une femme comme moi pouvait lui offrir ? Je ne suis pas sotte, je sais le latin, je serais flattée d’être associée à une œuvre que j’admirais, fût-ce à une place subalterne. Il me semble que quelques rayons de la gloire du romancier rejailliraient sur moi, si j’étais admise dans le laboratoire de l’œuvre, si j’en partageais les secrets. J’ai appris à former les pleins et les déliés pendant mes études pour devenir préceptrice, j’ai une belle main. « Je me suis laissé dire que vous n’avez plus de secrétaire. Je vous offre ma main. Acceptez-là simplement. Il ne faut pas désespérer de la vie. Vous vous croyez seul, mais je suis là. Vous pouvez compter sur moi », et autres phrases susceptibles de m’ouvrir la porte de son cabinet de travail.
Il a répondu poste pour poste, comme à son habitude. Je ne m’attendais pas à une acceptation de but en blanc, je m’étais préparée à vaincre ses réticences en plusieurs étapes. Son billet est daté de Croisset, une heure du matin :
Votre bonne volonté à mon endroit m’a attendri, ma pauvre chère belle. Mais je vous en prie, n’y pensez plus. N’importe, je vous remercie de la proposition, comme d’un présent. Et ne regrettez rien ! Vous auriez eu un piètre monsieur ! n’étant pas fait pour la vie.
Des regrets ? un piètre monsieur ?
J’ai pris un papier de grand format, j’ai dessiné ma main droite en suivant les contours des doigts avec un crayon, et dans le papier plié en quatre, j’ai glissé une plume d’oie.
Peut-être qu’il comprendra.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2017-2018.
Flaubert et les femmes ! Il fallait bien qu’un jour nous osions aborder ce vaste domaine ! Même si Flaubert eût sans aucun doute préféré qu’on n’allât point fouiller dans sa vie sentimentale et érotique, la postérité s’en est chargée. C’est que connaître l’homme éclaire l’œuvre, du moins le pense-t-on.
Mais, plutôt que de rechercher l’authenticité, nous nous sommes autorisés au contraire, à travers des bribes de ses écrits, à imaginer ce qui les a motivées, à fabriquer, à partir de quelques mots, de possibles aventures… Écrire une nouvelle ressortit plus à l’invention qu’à la préoccupation biographique. Alors il s’est agi, pour nous, de faire travailler notre imagination plutôt que de fouiller dans la vie réelle du grand homme. Et nous lui avons prêté peut-être plus que nous lui avons emprunté véritablement. Avec prudence et vraisemblance, certes, mais sans bouder notre plaisir créatif.
C’est le pas que nous avons franchi avec nos ateliers d’écriture. Et Flaubert lui-même s’en serait amusé, peut-être.
Les femmes, donc !
Pas celles du premier cercle, familial, dans lequel Gustave s’inscrit avec sincérité, respect, constance et un sens aigu de la protection : attachement, incomparable, pour la mère, pour la sœur, pour la nièce.
Mais, à l’écart de cette relation-là, souvent à l’opposé, et de préférence dans le secret, pour le moins la discrétion, il y a l’amour des autres femmes, qui se décline sur toute la gamme du désir, depuis la tendresse jusqu’à la passion, de la simple pulsion à l’inclination durable. Nous les découvrons dans le cours d’une correspondance, ou citées par un tiers, ou bien évoquées dans une dédicace, ou encore reproduites en héroïnes de roman : la femme de chambre, Élisa, Eulalie, les prostituées, Kuchuck-Hânem, Louise, Béatrix, Léonie… et cœtera.
Michèle Guigot. Animatrice de l’atelier
Voici la liste des citations qui tenaient lieu de sujet.
« à la très belle et très cruelle J »
« à Madame J. Gustave Flaubert offre ce livre et voudrait bien s’offrir lui-même ! »
« Votre bonne volonté à mon endroit m’a attendri, ma pauvre chère belle. Mais je vous en prie, n’y pensez plus. N’importe, je vous remercie de la proposition, comme d’un présent.
Et ne regrettez rien ! Vous auriez eu un piètre monsieur ! n’étant pas fait pour la vie. »
« Pauvre femme est-ce qu’elle m’aurait aimé vraiment ? Toutes mes tendresses passées me reviennent à la bouche, comme des aliments non digérés et pourris dans l’estomac. »
« Quelle douceur ce serait pour l’orgueil si en partant on était sûr de laisser un souvenir ‒ et qu’elle pensera à vous plus qu’aux autres, que vous resterez en son cœur. »
« Je mesurai l’angle de cette bûche à la tempe de cette femme irascible, vraiment intolérable. Puis, une vision passa devant mes yeux : les gendarmes, la cour d’assises. Brusquement, je me levai et je pris la porte. »
« Ma vieille amie, ma vieille tendresse, Je ne peux pas voir votre écriture, sans être remué ! Aussi, ce matin j’ai déchiré avidement l’enveloppe de votre lettre, – Je croyais qu’elle m’annonçait votre visite. Hélas, non ! »
« Si je te jugeais légère et niaise comme les autres femmes, je te paierais de mots, de promesses, de serments. Qu’est-ce que cela me coûterait ? »
« Ton amour m’a rendu triste. Je voudrais ne jamais t’avoir connue, pour toi, pour moi ensuite. Et cependant ta pensée m’attire sans relâche. J’y trouve une douceur exquise. Ah ! Qu’il eût mieux valu en rester à notre première promenade ! Je me doutais de tout cela. »
« Je vous baise les mains puisque les convenances m’empêchent d’aller plus loin. »
« Je vous baise les deux côtés de votre charmant col puisque vous ne m’abandonnez que ça. »
« Une rage subite m’est descendue, comme la foudre dans le ventre, et j’avais envie de me ruer dessus comme un tigre, j’étais ébloui. »
« Je vous ai paru sublime naguère, maintenant je vous parais pitoyable. »
« Ainsi, vous me reprochez mon amour pour “les premières venues”. C’est une erreur historique. Ça m’ennuie tout comme autre chose. Ça m’assomme même. La prostituée est un mythe perdu. J’ai cessé de la fréquenter, par désespoir de la trouver.
Bon comme la romaine
En sortant de bon matin du 15 de la rue Saint-Sever, M. Burel ressentit un petit frisson de plaisir. Le thermomètre était descendu à 9 degrés au-dessous de zéro, mais c’était un froid sec et sans vent, et M. Burel se sentait bien protégé des pieds à la tête, les extrémités couvertes par des moufles et des chaussettes tricotées par son épouse, – mieux qu’une épouse, une vraie mère pour lui – et le chef coiffé par un bonnet piqué de mousseline et doublé de futaine. Il est doux d’avoir chaud quand on pense aux miséreux qui ont froid, et surtout à ces pauvres femmes poussées à abandonner leur enfant parce qu’elles manquent de pain et de charbon. Sœur Gertrude devrait faire vite après le coup de sonnette pour retirer les bébés du tour avant qu’ils ne gèlent, sinon M. Burel n’aurait rien à enregistrer ce jour-là.
À mi-chemin entre le quartier Saint-Sever et la rue Bourgerue, il traversait le Pont-Neuf. Depuis cinq ans qu’il empruntait le même chemin, sans presque jamais dévier de trajectoire, il aurait pu laisser ses pieds le conduire. Ce matin-là, il se pencha par-dessus le parapet et vit des glaçons qui s’entrechoquaient charriés par la Seine.
Une bonne chaleur l’attendait dans la grande salle de l’administration où se faisaient toutes les écritures. À force de menus services, il avait réussi à obtenir le bureau près du poêle. Il l’occupait depuis le retour du bon roi Louis. On avait bien voulu oublier son passé d’intendant dans l’armée de l’usurpateur, et sa belle main avait convaincu l’Administrateur de l’Hospice général de lui donner une place de copiste. On le citait comme un modèle d’employé, ne commettant jamais une faute, remplissant ses registres sans faire une tache, et il avançait tout doucement dans la carrière en suivant sa pente naturelle, comme le fleuve s’écoule vers la mer. Les jours se ressemblaient, il ne se passait rien, et cette monotonie lui était une garantie de bonheur.
Sœur Gertrude l’accueillait tous les jours avec un mot aimable, un café réchauffé sur le coin du poêle, et le Journal de Rouen.
— Il fait un froid à geler l’encre dans les encriers. Pourrez-vous tenir la plume entre vos doigts ?
— Soyez tranquille, ma sœur, je sors couvert, dit-il en montrant la paire de moufles tricotées par Mme Burel. Mes doigts restent bien souples.
— Alors, le registre vous attend. Une petite a été déposée hier soir, à sept heures et demie. Elle a dans les quatre jours.
Et elle posa sur le bureau un minuscule baluchon enveloppé dans un morceau de toile à carreaux rouges et bleus, noué aux quatre coins.
Le plus urgent, c’était la lecture exhaustive du Journal du Rouen. Ce mardi, on apprenait qu’il faisait très froid, « jusqu’à 9 degrés de glace », et M. Burel fut rassuré de voir imprimé ce qu’il avait personnellement constaté. Ce soir, on jouerait au Théâtre des Arts les Vêpres Siciliennes, tragédie en cinq actes, suivie de Joconde, opéra en trois actes, en attendant Le Pied de Mouton, comédie-féerie, ornée de toutes ses métamorphoses. Il regardait le programme tous les jours, bien que ne sortant presque jamais, en homme rangé, rentrant directement chez lui après la journée de travail, mais satisfait d’habiter une grande ville de province offrant toutes les distractions modernes. On apprenait que Napoléon « jouissait d’une bonne santé » : l’ancien fidèle se réjouit intérieurement de savoir son Empereur en vie, sur son île, là-bas. Le Château fait savoir que son Altesse Royale vient d’envoyer du secours pour les indigents ; on s’occupait des pauvres. On vivait en paix, dans le pays comme hors des frontières. Le thermomètre près du poêle montait à 25 degrés, c’était même un peu trop ; il faisait bon vivre.
Après la lecture du journal, venait le rituel de la taille des plumes d’oie. Cela prenait du temps, car il les aimait ni trop pointues ni trop émoussées, et suffisamment souples pour marquer les pleins et les déliés. Il avait en horreur les plumes qui crissent sur le papier ou qui l’arrachent. Dans sa vie réglée comme ses registres, le moindre accident d’un bec de plume sur une feuille prenait des proportions de catastrophe nationale. Il lui arriva de ne pas dormir pendant trois nuits à cause d’une feuille perforée. Mais ce jour-là, il était maître de sa plume comme de lui, et rien de fâcheux ne se passerait.
Le registre était ouvert à la page 7, sur une feuille lignée en grande partie blanche, avec ses formules imprimées en haut et en bas, et au milieu un vide qu’il remplirait de sa belle écriture penchée pour décrire les effets, et quand il en serait à copier les mots du billet, là, il prendrait une autre écriture, toute droite, comme si ce n’était pas la sienne. Ensuite, il n’aurait plus qu’à trouver un nouveau nom pour l’enfant, à reporter sur la ligne du haut, c’est toujours en dernier que le nom lui venait ; le Père Bouic inscrirait « Baptizée » en marge, et signerait, de sa haute écriture raide et pointue, et lui enfin, Burel, avec un beau paraphe enveloppant dans lequel il s’enfermait, protégé des malheurs du monde. Il serait presque déjà midi, et sœur Gertrude ne tarderait pas à servir la soupe.
Il commença par inscrire ce que sœur Gertrude lui avait appris : le dix janvier an 1820 à 7h ½ du soir a été trouvé un enfant de sexe féminin d’environ quatre jours. Le collier prenait le 15e rang depuis le début de l’année. Le rythme ne faiblissait pas : M. Burel noircissait en moyenne une page et demie par jour.
Les premiers mois, il lui arrivait de ressentir un petit pincement en déchiffrant les billets sans orthographe et en palpant les remarques. Il connaissait les nourrices âpres au gain, il savait combien peu d’enfants placés survivaient, même pas un sur deux. Après, il avait retrouvé un cœur dur de soldat. Il enregistrait les effets comme un commissaire-priseur sans âme, il recopiait les billets, fautes incluses, il épinglait les remarques en veillant à ne pas se piquer les doigts.
Quand il eut défait le nœud du baluchon de ce jour, un petit tas de chiffons et un bout de papier apparurent. Il prenait un par un les habits du nourrisson, et il les nommait à haute voix tout en écrivant. Un bonnet piqué de mousseline doublé de futaine, c’est exactement comme mon bonnet, se dit-il, la vie vous joue de ces tours, par moment. En soulevant le dernier vêtement, il découvrit la remarque : un morceau de flanelle couleur café à rayes blanches, découpé dans une jupe élimée qui servait de lange à l’enfant. Le tissu lui rappelait quelque chose, cette couleur café, ces rayures, il avait déjà vu cela, mais où ? Dans différents endroits, sans doute, au hasard des rues, elle traînait partout, cette étoffe banale qui habillait les filles de peu.
En tâtant la flanelle entre deux doigts, comme on roule une cigarette, il eut la sensation d’un contact connu, une étoffe qu’il aurait effleurée peut-être ? Le souvenir lui revenait par la peau, mais un souvenir fugace qui remontait à plusieurs mois, et qui se perdait dans un temps sans mémoire. Il évita de s’y arrêter, comme les glaçons contournent les piles du Pont-Neuf pour continuer leur descente dans le courant.
Au tour du billet, maintenant. Sur un papier sale, plus chiffonné que plié, s’étalaient trois lignes d’une écriture irrégulière, à l’image de ce qu’avait dû être la vie de cette misérable mère. Son regard fut attiré par les grosses lettres majuscules : sept teure du Soire, anvlopé d’un Morsos, elles lui disaient quelque chose, ces majuscules, le S de Soire avec une petite boucle dans la partie supérieure et une grande en bas, terminée par une pointe en hameçon, et les deux pics du M de Morsos. Des billets mal écrits par de mauvaises mains et dans l’émotion, il en avait tant eus sous les yeux…
Il passa le plat de sa main sur la feuille, comme s’il eût voulu en chasser la poussière, et il se mit à reproduire les fautes avec l’application d’un scribe copiant un texte sacré. Cejour d’hui 10 Janvier 1820. Suivait un mot qu’il eut du mal à déchiffrer. Elis. L’enfant posé s’appelait Élise. Le mot d’après résista plus longtemps, avec son grand S à l’initiale. Il vint d’un coup, et M. Burel resta la plume en l’air. Sabes, avec son grand S en attente d’un poisson à ferrer. Tout se condensa d’un bloc, le nom Sabes en grands lettres maladroites sur la porte, la jupe de flanelle couleur café à raies blanches, les premières chaleurs du mois d’avril 1819, il y a neuf mois. Les oiseaux chantaient en ce printemps, et M. Burel n’était pas rentré directement au 15 de la rue Saint-Sever pour retrouver Mme Burel, il avait fait un écart par la rue de la Cigogne et poussé plusieurs soirs de suite une grille en fer qui grinçait. Il aurait été ruiné, lui qui était bon comme la Romaine.
Sœur Gertrude était sortie et personne n’avait surpris la plume arrêtée dans sa course. Elle se remit en mouvement vers le papier. M. Burel finit de remplir sa page et il signa de son beau paraphe enveloppant qui protégeait son nom du monde extérieur. Il ne restait plus qu’à trouver un nom et un prénom pour l’abandonnée. La plume crissa sur le papier, et M. Burel eut un rictus d’agacement. Ce grincement fit revenir celui de la grille en fer. Elle s’appellerait Féron. Il était bon comme la Romaine. Romaine de son prénom. Féron Romaine, oui, ça sonne bien pour une entrée dans la vie.
Dans quelques jours, les glaçons fondraient dans l’eau de la Seine. Le pire n’est pas toujours sûr, pensa-t-il.
Il tourna la page du registre et inscrivit d’avance le numéro 16, sous le mot imprimé « Collier ». Sœur Gertrude ne tarderait pas à lui apporter un autre paquet.
Quand il rentra au 15 de la rue Saint-Sever, les pieds froids, il entendit une voix familière sortant de la cuisine : « Viens vite te réchauffer, mon petit ! » Il enleva ses moufles et son bonnet doublé de futaine.

Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2016-2017.
Sujet : enfants abandonnés
Il est un lieu du Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine où les visiteurs s’attardent, un peu plus qu’ailleurs, commentent, à voix plus feutrée, s’émeuvent, en soudaine empathie, et imaginent ou se souviennent… C’est la salle des enfants abandonnés, petits miséreux voués, quand la chance leur évitait la mort, à la rudesse d’une nourrice, au placement dans une ferme à six ans et au travail en usine à douze. Et lorsque l’on sait qu’une seule année (nous avons choisi 1820) pouvait consigner 716 cas, il est clair que nous n’avions que l’embarras du choix pour adopter nos petits héros d’écriture.
Certes, afin de rester en harmonie avec notre musée, nous sommes partis de cette réalité sociale douloureuse pour nourrir notre inspiration de nouvelliste, mais en privilégiant l’optimisme ou la fantaisie sur le misérabilisme. C’est ainsi que s’est dessiné le sujet de notre atelier d’écriture :
À partir des indications inscrites sur l’une des pages du registre de l’année 1820,
il s’agit d’écrire une nouvelle illustrant la formule : le pire n’est jamais sûr.
Extrait d’un carnet chirurgical inédit du Dr Achille-Cléophas Flaubert
Le Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, situé à Rouen, conserve dans ses collections dix carnets d’interventions chirurgicales réalisées par le Dr Achille-Cléophas Flaubert, le père du célèbre écrivain. Les comptes rendus d’opérations étaient rédigés par des élèves du chirurgien en chef. Mme Sophie Demoy, conservatrice de ce Musée, a récemment retrouvé un carnet secret, inconnu à ce jour. Nous en transcrivons une page inédite.
Dominique Claude Renier, originaire de Biville-la-Baignarde, se présenta le matin du 12 décembre 1845, à une heure où Monsieur Flaubert consulte sans rendez-vous. La personne ne souffrait d’aucun mal apparent, et quand le docteur s’est enquis de l’objet de sa visite, elle l’a prié de l’entendre seul, hors de la présence de toutes les autres parties. Mais le docteur lui a répondu que les chirurgiens étaient tenus au secret professionnel par le serment d’Hippocrate, qui obligeait les gens de médecine à taire ce qui n’a pas besoin d’être divulgué et à regarder la discrétion comme un devoir en pareil cas, et qu’elle pouvait parler devant l’auditoire sans peur ni retenue. Cette personne a déclaré que la situation était délicate, mais puisque l’affaire ne sortirait jamais de la salle de consultation, elle se résolut à exposer son cas.
On vit alors Dominique Claude Renier enlever son long manteau d’hiver et son chapeau haut-de-forme. Il apparut un gilet de soie rose et noir garni de dentelles. Sur ses épaules une masse de longs cheveux cachés dans le couvre-chef tomba sur ses épaules. Simultanément, la voix qui sortait du fond de la poitrine prit des accents plus haut perchés, et la personne finit par dire ce qui l’amenait. On entendit distinctement, prononcées d’un seul souffle, les paroles suivantes, consignées exactement, et confirmées après la consultation par l’ensemble des chirurgiens et élèves en chirurgie soussignés : « Je suis un homme et je veux devenir une femme. » Les présents peuvent témoigner qu’un silence s’ensuivit. Jamais de semblables paroles n’avaient retenti dans le cabinet de consultation du docteur, et tous les regards des chirurgiens et des élèves en chirurgie se tournèrent dans sa direction. Il s’assit derrière son bureau, posa devant lui une feuille de papier qu’il lissa du plat de sa main, trempa la plume dans l’encrier et se mit à écrire ou à dessiner quelque chose.
Après un certain temps, Monsieur Flaubert pria le patient de bien vouloir répéter à haute et intelligible voix, afin que tous puissent bien entendre, et quand celui-ci eut confirmé ses dires, le docteur lui demanda de décliner son identité, âge, profession et détail de la maladie. Le patient répondait au nom de Renier, qu’il prononçait R’nier, d’un seul souffle. L’usage était de faire précéder son nom de « Gars » et d’ajouter Charles en troisième prénom d’état civil. Il était âgé de 18 ans et il exerçait la profession de chanteur d’opéra au Théâtre des Arts de Rouen. Il corrigea le mot de « maladie », disant qu’il ne souffrait d’aucune maladie douloureuse, mais que la Nature s’était trompée en lui donnant un corps d’homme alors qu’il avait toujours été une femme. Il est à noter qu’il disait « je » et qu’il accordait tous les mots au genre féminin. Il réclamait au chirurgien de bien vouloir corriger cette erreur de la Nature en rétablissant sa véritable identité sous la fausse. Comme il venait d’être engagé à l’Opéra de la ville en raison de sa belle voix de contreténor, il attendait de l’opération qu’elle lui permît de gagner encore un peu en aigu jusqu’à passer pour une voix de contralto, afin de pouvoir tenir sa partie dans les rôles du répertoire féminin, lesquels manquaient de candidates, les femmes préférant les scènes parisiennes, disait-il, parce qu’elles y étaient mieux payées.
Monsieur Flaubert dit que son métier ne consistait pas à corriger les erreurs de la Nature mais à réparer les blessures et autres accidents de la vie. Mais le jeune malade crut pouvoir objecter que l’opération d’un pied bot, par exemple, consistait bien à réparer les erreurs de la Nature, et qu’entre un pauvre infirme boitant de naissance et lui, il n’y avait pas si grande différence. Le docteur rappela au malade, qui refusait toujours qu’on l’appelât ainsi, le serment d’Hippocrate : « Je m’abstiendrai de tout mal. »
Le docteur dit alors qu’il ne se connaissait pas en organes de chanteurs, mais il avait quelques aperçus sur les castrats, depuis son voyage en Italie. Il savait que les jeunes garçons étaient émasculés dans leur prime jeunesse, vers l’âge de raison, entre six et huit ans, dans tous les cas avant la mue qui rendait la voix plus grave. Le malade ayant atteint l’âge de maturité, aucune modification de la tessiture ne pouvait être espérée après une intervention. Le malade semblait avoir étudié la question, et il fit valoir qu’il gagnerait sans doute quelques aigus, ayant la voix déjà naturellement haute pour un homme, et surtout, il se sentirait mieux à sa place dans des robes, des jupes, et autres accoutrements féminins employés dans la mise en scène des opéras. Le docteur lui rappela enfin que cette pratique inhumaine était interdite depuis le pape Clément XIV, il y a plus d’un siècle, et qu’elle était sévèrement punie par la loi. Le malade certifia au docteur qu’il pourrait lui signer un papier par lequel il le déclarerait innocent au cas que l’opération tournerait mal. Il raconterait à ses proches qu’il avait fait une mauvaise chute de cheval, ou qu’il avait subi une morsure de cygne ou de sanglier, animaux dangereux. Si en cas de malheur il ne survivait pas à l’opération, au moins serait-il débarrassé de ce corps d’homme qui lui avait toujours paru un étranger dans la maison. Il répéta plusieurs fois un étranger dans la maison. On vit des larmes couler.
Monsieur Flaubert mit en avant qu’on n’avait jamais tenté une telle opération dans la chirurgie moderne, ni lui ni ses confrères, que le secret s’en était perdu, qu’on pouvait sans doute retrouver les gestes et les baumes dans un ancien grimoire, que s’il se risquait en terrain inconnu, c’était par pure humanité et pour ne plus voir couler de larmes des yeux d’une femme. Ainsi parla le docteur.
On prit rendez-vous pour la semaine suivante. Entre temps, Monsieur Flaubert lut le Traité des eunuques de Charles Ancillon, et il montra les planches illustrées aux chirurgiens et aux élèves. L’opération en elle-même, dit-il, ne présentait pas de difficultés particulières. Elle consistait à trancher les deux cordons de la génération. Le docteur avait préparé de l’eau bien chaude, trois bistouris à manches de corne et d’ivoire, et beaucoup de charpie pour éponger.
Claude Charles Renier arriva cette fois habillé en homme par-dessus et par-dessous, mais avec une valise, dit-il, contenant des atours féminins qu’il vêtirait à sa sortie ; tel était le souhait qu’il indiqua au docteur. On lui fit boire un mélange de calva et d’opium.
Les chirurgiens et les élèves entouraient Monsieur Flaubert comme sur le tableau de Rembrandt qui se trouve au mur. Après avoir ramolli par l’eau bouillante les tissus à percer, le docteur donna un coup de lancette à droite, un coup à gauche. Il n’y eut qu’une goutte de sang de chaque côté, et tout fut fini.
Monsieur Flaubert a ordonné d’arroser les tissus endoloris avec quelques gouttes de laudanum, mélangées à une tisane de tilleul édulcorée avec du sirop de fleurs d’oranger. Le malade s’est réveillé au moment où la nuit tombait. Il a commencé à rêver tout haut en poussant des cris très aigus. On lui a administré de quatre heures en quatre heures une pilule composée d’opium et de digitale pourprée. La nuit a été plus calme. Au réveil, il avait retrouvé tous ses esprits, il disait ne ressentir qu’une légère douleur aux endroits touchés et il insista que le docteur s’adressât à lui en disant « elle » et en la traitant dès lors comme une dame.
À la question posée par le docteur de savoir comment il se sentait, il répondit qu’elle se sentait comme allégée, avec froid aux pieds et des vapeurs. Le docteur déclara alors que l’opération avait réussi.
La personne put quitter l’Hôtel-Dieu pour la Noël 1845, en emportant dans sa valise les habits dont il était revêtu en arrivant. C’est ainsi que Monsieur Flaubert opéra Charles Gars R’nier, Dominique Claude de ses prénoms, qu’il put conserver sur les registres d’état civil.
Il revient au jour de l’An donner au docteur autant de places d’opéra qu’il y avait de chirurgiens et d’élèves pour le prochain spectacle dans lequel elle se produisait, Orphée et Eurydice.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2013-2014.
Sujet : chirurgie.
Amnésiques
— Tu t’en rappelles ?
— On dit : tu te le rappelles. Ou tu t’en souviens. Pas tu t’en rappelles.
— Tu ne te souviens que du français. Mais de ce qu’on a vécu ensemble.
— J’oublie.
— Ça, au moins, tu dois t’en souvenir. Notre première rencontre.
— Dis toujours.
— Comment on s’est rencontrés, et où.
— Il y a longtemps.
— C’était au musée Flaubert.
— Flaubert… le pont ?
— Non, l’écrivain. Flaubert. L’auteur de Madame Bovary.
— Il est dans la bibliothèque, un livre jaune.
— Peut-être. On ira le chercher tout à l’heure, si tu veux. On était venus chacun avec un ami visiter le musée.
— Guesdon.
— Qui ça, Guesdon ?
— Mon ami s’appelait Guesdon, ça je me souviens bien. C’était mon ami, mon seul ami. On était toujours ensemble. Et le tien…
— Un ami ? J’en ai eu plusieurs.
— Fichet, Martin Fichet, c’était ton fiancé de l’époque.
— Non, tu confonds. Quand on s’est connus, je n’avais pas de fiancé. Ou alors je n’en avais plus. Et d’ailleurs je n’en ai jamais eu. Qu’est-ce qu’il est devenu, ton ami Guesdon ?
— Je ne sais pas. Philippe, c’était son prénom. Ou peut-être Alain. On s’est perdus de vue. C’était un camarade d’école. Il venait à la maison. J’allais chez lui. Puis il est parti loin, dans les îles. Il a épousé une femme de là-bas, avec des fleurs dans les cheveux. Il est mort à l’heure qu’il est. Ou encore vivant. Il pense peut-être à moi en se demandant si je suis vivant ou mort. On n’oublie pas les vieux souvenirs.
— Toujours est-il qu’on s’est trouvés chez Flaubert tous les deux dans la grande salle. Il y avait du monde, beaucoup de monde. Quelqu’un parlait.
— Et qu’est-ce qu’il disait ?
— C’est trop loin. Mais il parlait. On s’est trouvés côte à côte, par hasard.
— Tu dis toujours qu’il n’y a pas de hasard.
— Si tu veux. On s’est trouvés côte à côte parce qu’on devait se trouver. Qu’est-ce que tu faisais là ?
— Mais je ne connais pas le musée Flaubert, je n’ai jamais mis les pieds au musée Flaubert.
— Tu peux me dire où on s’est rencontrés, alors ?
— Ailleurs, mais pas au musée Flaubert.
— Où ailleurs ? Je te dis que c’est là.
— C’était peut-être un autre que moi.
— Qui d’autre ? Et si c’est un autre, où est-ce que je t’ai rencontré ?
— On s’est toujours connus, depuis tout petits.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2013-2014.
Sujet : « Il n’y avait aucune raison pour que leurs chemins se croisent, pourtant un jour, dans la grande salle du musée… »
Vol plané
Je l’ai reconnu quand il est entré, mais je suis resté de marbre.
Comme à mon habitude, je me tiens immobile tout au fond de la salle du billard. L’administration du musée m’a assigné cette place bien commode : la porte étant située à l’opposé du mur où je me trouve, les visiteurs ne m’aperçoivent pas d’abord, mais moi je vois tout le monde ; aucun mouvement ne m’échappe depuis ce poste d’observation privilégié.
Ce jour-là, il faisait un temps plus normand que normand. Sans avoir besoin de tourner la tête vers la fenêtre, je mesurais le gris du ciel à la pénombre de la salle. Il me semblait que l’administration du musée m’avait oublié ici depuis cent ans. Aucun gardien ne venait me relever. J’étais seul à veiller sur cette grande salle déserte, autrefois si bruyante de rires et d’acclamations. De temps en temps, le parquet se dilatait d’un coup sec, comme si le fantôme d’un Flaubert l’eût encore foulé. Les saints guérisseurs chuchotaient une prière, ou s’échangeaient quelques recettes d’onguents. Sainte Agathe soupirait éternellement en présentant aux visiteurs le plat de son martyre. Des souvenirs d’un autre temps me revenaient. Les paroles qui se dirent ici s’étaient incorporées dans les murs. Je rêvassais à une machine savante capable de rendre aux empreintes sonores leur fluidité acoustique. Depuis l’ouverture du musée ce matin-là, personne, silence. Ce serait un jour sans, à moins qu’un passant frigorifié et trempé n’entrât ici pour se réchauffer et s’égoutter sur le plancher. Un téléphone sonna au loin, puis s’arrêta. On aurait entendu une araignée tisser sa toile sous le lit à six places. Il pouvait bien être deux heures et demie, trois heures. Dans la somnolence d’un début d’après-midi, je perdais la notion du temps.
Un pas pesant et décidé m’a tiré de ma torpeur. Je l’ai reconnu à sa haute taille et à son habit de randonneur, genre tenue de camouflage dans un environnement naturel. Il était déjà venu la veille, il avait fait le tour de la salle de billard, presque au pas de course, sans s’arrêter devant les statues, les tableaux, les vitrines. Puis il s’était dirigé vers moi, m’avait regardé fixement, j’avais soutenu son regard, et rien de plus. À plusieurs reprises, il avait levé les yeux vers le plafond, comme s’il cherchait quelque chose à hauteur des cimaises, là où l’on place d’ordinaire les caméras de surveillance.
Un détail m’avait frappé : il avait un Guide du routard sous le bras. D’habitude, les visiteurs l’ouvrent et se mettent à lire : « Cette maison a vu naître l’illustre écrivain Gustave Flaubert, fils du réputé chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu Achille Cléophas Flaubert, et frère d’Achille Flaubert qui devait lui succéder à sa mort, survenue en ce lieu le… ». Lui, non. Le guide était resté sous son bras. Et il l’avait encore quand il est revenu.
Pour sa seconde apparition, il était suivi par un petit bout de femme à chaussures claquantes, marchant d’un pas vif. Elle tenait aussi quelque chose sous le bras, un carton à dessin vert format demi-raisin, et elle portait un sac en bandoulière qu’elle serrait contre elle. Ils se suivaient de près mais j’ai tout de suite compris qu’ils n’étaient pas ensemble et qu’il n’y avait aucune raison pour que leurs chemins se croisent ici.
Sitôt la porte franchie, ils ont commencé le tour de la salle en sens inverse l’un de l’autre. Lui m’a regardé tout de suite, comme s’il voulait vérifier que j’étais toujours là. Je n’ai pas bougé. J’ai bien vu qu’il faisait semblant ensuite de ne pas diriger son regard vers moi. Il s’approchait des tableaux, des vitrines, des statues, se penchait pour lire, se reculait pour admirer, mais ses yeux glissaient en coin. Elle avait sorti de son petit sac un appareil photo, un carnet et un crayon, et elle prenait des notes, très absorbée.
Ils se sont croisés au milieu de la salle. Les piliers me les cachaient en partie, mais leurs voix résonnaient, surtout celle de la femme, haut perchée autant qu’elle était petite.
— Vous avez vu ce lit, comme il est drôle.
Un silence. Il ne devait pas avoir envie de parler, ou alors il trouvait étrange qu’une femme lui adressât la parole la première pour parler d’un lit. Mais comment s’ignorer quand on est deux nez à nez dans une salle vide ?
— Ouais, c’est un drôle de lit. On peut se mettre à combien, là-dedans ?
La voix mâle de grosse caisse jurait avec l’autre voix suraiguë.
— Il est large et long comme deux lits. Une famille entière pourrait…
Elle a baissé la voix et je n’ai pas bien entendu les derniers mots. Elle a dû hésiter à poursuivre sur ce sujet avec un inconnu. Ils ont continué à n’avoir rien à se dire et à parler.
— C’est le lit de la famille qui habite là ?
— Les Flaubert ? a-t-elle gloussé. Ils sont morts depuis longtemps. Ici, c’est un musée. La maison natale de l’écrivain.
Est-ce qu’il faisait semblant, ou bien était-il rentré ici en ignorant où il mettait les pieds ?
— Comment, vous ne savez pas ? Vous n’avez rien lu de Flaubert ? C’est la première fois que vous venez ici ?
J’ai dressé l’oreille, mais je n’ai perçu qu’un vague grognement impossible à interpréter.
— C’est lui là-bas, le buste ? On m’a dit qu’il y avait un buste dans la salle du premier, un buste en marbre, un cas rare qu’on m’a dit, une œuvre d’art.
C’est alors qu’ils se sont dirigés tous les deux vers l’endroit où je me tenais. Je les voyais mieux : elle, jolie, pétillante, les yeux ouverts par la curiosité des choses ; lui, carré tout en force, sans rien à exprimer.
— Oui, c’est lui. Il était très grand, comme vous. 1m 80, vous vous rendez compte, pour l’époque. Il avait les cheveux bouclés, de longues moustaches gauloises, les paupières lourdes et un peu tombantes. Et cette belle lavallière qui mousse. C’est très émouvant, ce buste. On dirait qu’il nous entend, qu’il va se mettre à parler.
Elle m’a effleuré du bout des doigts. Elle s’est tournée vers l’homme.
— Vous lui ressemblez un peu. Sauf les moustaches. C’était un bel homme. Est-ce que je peux vous prendre en photo, tous les deux ?
Il a eu un geste brusque, il a mis la main devant l’appareil photo comme un garde du corps devant l’objectif d’une caméra. La petite femme a rangé son appareil dans son sac.
Et, tout à trac, sans doute pour atténuer le mauvais effet qu’il venait de produire :
— Combien ça peut peser, à votre idée, un morceau comme ça ?
Il s’approcha, avança les mains lourdes comme des pelles, fit mine de me soupeser, en grimaçant.
— Ce que vous êtes amusant, vous ne connaissez rien à l’auteur, et vous vous intéressez à son image.
Un temps. Comme s’il encaissait le coup. Il est sorti difficilement de son silence, avec une voix sans timbre, méconnaissable.
— Ça vient de loin. De l’enfance. J’ai eu du mal à apprendre mes lettres. Alors, j’ai regardé les images, les tableaux, les sculptures, tout ce qui est muet, ce qu’on n’a pas besoin de lire pour comprendre.
Le gros dur s’était mis à parler comme un faible. Il avait trouvé une oreille, et on sentait qu’il disait là des choses importantes pour lui, qu’il n’avait jamais eu l’occasion de confier à personne. La petite en était toute retournée, complaisante, compatissante.
— Je peux lire pour vous. Le buste est de Bernstamm. Regardez, c’est écrit ici.
Elle a ressorti le carnet de son sac et s’est mise à copier le cartel, penchée sur le socle, en disant tout haut : « Buste de Gustave Flaubert. Marbre sculpté, Léopold-Bernard Berns… »
Le crayon lui est tombé des mains. Elle, a roulé aux pieds du géant, juste devant moi, terrassée par le poing du colosse. J’ai eu du mal à reconstituer l’enchaînement : le geste brusque devant l’appareil, la confession, puis le coup de massue. Comme s’il avait voulu effacer les paroles échappées, reprendre par la force l’aveu de sa faiblesse.
Quand elle a retrouvé ses esprits, j’étais déjà dans les bras du rustre qui, avec la force d’un Hercule de la foire Saint-Romain, m’avait enlevé d’un coup de reins. Je pesais des tonnes. L’amateur d’art devait fréquenter les salles d’haltérophilie. J’aurais dû me méfier : une statuette avait déjà disparu, dissimulée sous un manteau. J’avais été témoin du larcin, mais un témoin muet. Je pensais que mon poids me mettrait à l’abri du vol des objets d’art.
Pour un buste plutôt habitué à la stabilité d’un socle, me retrouver ainsi en mouvement me donna la sensation inconnue d’un basculement dans le vide. Le grand-huit de la foire Saint-Romain ne doit pas procurer un tel vertige. Comme il m’avait pris de face dans ses gros bras, je voyais par-dessus son épaule. Je courais sans jambes, tressautant au rythme des embardées de mon ravisseur. La petite femme se remit sur pieds, se palpa le crâne, grimaça, son visage se crispa, et d’un coup, elle s’élança derrière le gaillard au moment où lui et moi passions la porte.
— Au voleur ! Au secours ! Au voleur ! On vole Flaubert !
On n’aurait pas soupçonné que la voix fluette de cette petite femme pût atteindre une telle intensité de cri. Fallait-il qu’elle m’aimât, pour tenir à moi à ce point ! Que ne l’ai-je rencontrée de mon vivant ! Mais le pilleur de musées ne s’arrêtait pas, et personne ne venait. Alors, je la vis se jeter à terre et saisir dans ses mains frêles les chevilles de Goliath. Cette fois encore, la faiblesse vainquit la force ; la montagne s’écroula, m’entraînant dans sa chute, avec un fracas qui ébranla les trois étages de la vieille bâtisse. On vint. Le voleur écarta le gardien d’un coup d’épaule et prit la fuite. La petite femme fut récompensée : on lui donna la médaille Flaubert devant mon buste restauré, remis à sa place, et protégé par trois caméras de surveillance et un signal d’alarme.
Et c’est depuis ce temps que l’œil exercé de quelques visiteurs peut distinguer une cicatrice au nez marmoréen de Flaubert, recollé selon les règles de l’art.

Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2013-2014.
Sujet : « Il n’y avait aucune raison pour que leurs chemins se croisent, pourtant un jour, dans la grande salle du musée… »
Rip
On l’appelait Rip, on avait dû savoir pourquoi autrefois, mais tout le monde avait oublié, et on l’appelait Rip sans se demander si c’était un prénom, un nom ou un surnom. Pas plus que les adultes, l’enfant que j’étais ne se posait la question. Aujourd’hui, la syllabe unique tire après elle des mots entiers qui s’y accrochent, riper, ripou et ripaille, et ces mots s’associent bien à lui, au point de lui avoir créé peut-être une identité par réduction à leur amorce commune. Toujours prêt à déraper dans une blague osée dont je comprenais tout juste qu’elle n’était pas de mon âge, bon vivant, aimant la chair et la bonne chère, sans doute un peu ripou par goût franchouillard de tourner la loi pour le plaisir de vivre un pied dans l’illégalité, il méritait tous les dérivés de Rip.
Ce n’était pas un parent, mais une connaissance, un ami d’ami dont on ne se souvient plus comment il est arrivé là, par un hasard qui depuis le temps s’est imposé comme une nécessité. Il arrivait un peu avant l’heure des repas, parlait jusqu’à l’apéritif et il y avait toujours un verre et une assiette pour lui. Il quittait la maison à l’heure où s’en vont les gens que personne n’attend.
Au physique, il annonçait le tempérament sanguin qui devait l’emporter d’un coup à un âge où ceux qui suivirent son enterrement disait qu’il était trop jeune pour mourir, petit, rougeaud, râblé et rabelaisien, le crâne dégarni. Il s’était endormi dans les bras d’une fiancée et ne s’était pas réveillé : il était mort d’une belle mort, il était parti comme il avait vécu, il en avait de la chance dans son malheur, si on avait le choix, on aimerait bien passer comme lui.
Quand je lui demandais pourquoi son crâne était nu comme une paume, il répondait que ses cheveux étaient tombés sur sa poitrine, et il écartait sa chemise entre deux boutons pour montrer qu’il disait vrai. Sa venue était pour nous une promesse de gaité, non pas qu’il jouât avec les enfants ou nous apportât des cadeaux, mais parce qu’il mettait les parents d’humeur joyeuse en racontant ou en inventant des histoires extraordinaires. Il partait d’un grand rire qui le parcourait des pieds à la tête d’une grande secousse sismique ; ses chaussures battaient le pavé, il se tapait sur les deux cuisses de ses mains courtes et grasses, son ventre tressautait, les contours de ses yeux et la peau de son crâne se fripaient en mille plis, et sa bouche ouverte découvrait des gencives édentées. Il m’a fait comprendre ce qu’on entend par un rire communicatif, qui se propage et s’amplifie : la mère se contenait en gardant une raideur digne, car tout de même ces histoires drôles étaient un peu choquantes, surtout en présence des enfants, mais après tout, il ne faisait de mal à personne ; le père poussait un petit rire saccadé, se retenant pour éviter les reproches maternels de connivence entre hommes ; nous, on riait de voir nos parents rire, en souhaitant de grandir vite pour comprendre.
On ne lui connaissait pas d’épouse, mais des fiancées qui se renouvelaient avec les saisons ; pas d’enfants déclarés, pas de résidence fixe ni de travail bien défini : trente-six métiers, trente-six misères, disait le père après le départ de Rip, en espérant que la mère oublierait ses petits rires complices. Il était tour à tour photographe de plage, chanteur dans les mariages, gardien du Casino, gérant d’un manège, serveur dans un bar. Des farceurs dans son genre l’avaient photographié au comptoir, en train de tirer une pression, et ils avaient publié sa photo dans un grand journal, en l’accompagnant d’une annonce matrimoniale. Il avait reçu un nombre considérable de demandes en mariage sans d’abord comprendre d’où lui venait un tel succès, avant d’apprendre la mystification. Ce farceur aimait les farces, y compris celles qu’on lui faisait. À sa manière, c’était un philosophe du rire. Même mes parents avaient acheté le journal pour découper la photo et l’article. On le reconnaissait bien, avec son teint jovial, sa main courte et grasse posée sur la poignée de la fontaine à bière, son crâne chauve qui prenait bien la lumière, les yeux et le front plissés dans un grand effort de concentration. On a beaucoup ri cet été-là.
Ce fut son dernier été.
Après, le père disait : on a pris de bonnes parties. Et la mère, sentencieuse : il a bien fait d’en profiter.
Plus tard, quand j’ai rencontré Gargantua et Falstaff, j’ai su où Rabelais et Shakespeare avaient trouvé leur modèle.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2012-2013.
Sujet : Évocation d’un personnage, ne faisant pas partie de votre famille, mais dont le souvenir est rattaché à votre maison d’enfance
Trois maisons d’enfance
De l’enfance, il me reste trois maisons, comme Cadet Roussel ou comme les trois petits cochons. Mais il n’y eut pas de maison de paille ni de bois ne résistant pas au souffle du loup ; toutes les trois étaient en brique, et en brique rouge puisqu’elles étaient du Nord, en Picardie, dans la Somme. Elles se succèdent sur une ligne qui va d’est en ouest, de la campagne vers la mer, de Montdidier jusqu’au Crotoy, en passant par Amiens. La première est la maison des champs, la deuxième la maison de la ville, la troisième la maison tout au bord de la mer, si près qu’on se croyait en bateau les nuits de tempête.
À dix-sept ans, je ne sais plus pour quelle raison, j’ai écrit un bout d’autobiographie, des mémoires d’enfance écrits par un jeune homme qui n’avait pas vécu. En les relisant, je me rends compte que j’ai oublié aujourd’hui ce dont je me souvenais à dix-sept ans. On dit que les souvenirs anciens résistent mieux que les autres à l’oubli. Ce n’est pas sûr.
Montdidier
De la première maison, à Montdidier, habitée jusqu’à cinq ans, je ne garde que des arrêts sur images, difficiles à distinguer des rares photos à bords blancs dentelés et des récits de famille qui sont venus boucher les trous.
Je vois une bande d’herbe qui séparait la maison basse de la route dangereuse. Ma sœur et moi plantions là une tente improvisée avec un vieux drap ; nous avions ordre de ne pas parler aux passants.
Je vois le cyclorameur (il y a une photo avec moi dessus), un tricycle avançant à la force des bras ; il descend la pente qui mène au jardin.
Je vois la bouteille à moitié remplie d’eau dans laquelle mon père noyait les larves orange des doryphores que je l’aidais à ramasser au revers des fanes de pommes de terre plus hautes que moi.
Je vois une clairière qui servait de cimetière pour les trains, pas loin de la maison. Mon père allait y chercher des planches dans les vieux wagons de marchandises mis à la disposition des cheminots. Il m’emmenait sur le porte-bagage de son vélo, il me semble. Un chien enfermé dans une cabane de la clairière hurlait à la mort.
Je vois le sentier qui montait raide la colline en face de la maison, de l’autre côté de la route interdite : quand je l’ai revue adulte, c’était à peine une butte de terre, dont je me faisais une montagne.
Nous étions loin de cette maison quand ma sœur a fêté ses 20 ans. Mon cadeau de petit frère désargenté, c’était un poème :
« Te souviens-tu de la colline
Où nous allions dans nos mouchoirs
Ramasser les champignons surgis
Entre les crottes de brebis ?
Revois-tu la tente de bohémiens
Que nous plantions au bord du chemin ? »
L’artiste en herbe tentait de faire de la poésie avec du prosaïque et du trivial, peu importe, ce ne sont pas les « champignons surgis » qui valent, mais le petit paysage vertical de la colline et de la tente.
Bizarrement, je n’ai de cette maison que des souvenirs d’extérieur, peut-être parce que le dehors était frappé d’interdit. Rien d’intérieur. Quand nous avons enterré notre mère, en 2002, ma sœur et moi nous avons bien sûr parlé de notre enfance. Elle dit qu’elle a des souvenirs « extrêmement précis comme une photographie ». À ma demande, elle a dessiné le plan de la maison, dont elle se souvenait parfaitement, du haut de ses trois ans de plus que moi. Quatre pièces au carré sans couloir. Alors oui, sur le schéma, je replace le sapin de Noël et son orange (jamais le train que je commandais), le poêle flamand triangulaire qui laissait échapper des braises par terre, et le petit garçon marchant à quatre pattes avait un jour posé la main sur une braise ; il en garde encore la cicatrice à la main droite, bien tracée comme un rond de sorcière. Les autres légendes du dessin de ma sœur ne me rattachent à rien.
Dans l’esquisse d’autobiographie que j’ai écrite à 17 ans, je lis : « je revois la maison où je courais à quatre pattes. » Aujourd’hui, je ne revois plus rien. Est-ce que je voyais vraiment à 17 ans, ou est-ce que l’autobiographe alors s’inventait des souvenirs pour continuer à écrire ? Je lis encore : « Un jour, je plantai une binette de jardin dans la tête de ma sœur. » Aucun souvenir non plus. Cela se passait avant la cinquième année. Sans doute un récit maintes fois répété par la mère, pour prouver que son garçon avait « le diable au corps » ; c’était là son expression.
Amiens
Les cheminots bougeaient beaucoup : une mutation nous conduisit au chef-lieu du département. Au 26 rue Marcelin-Berthelot, c’était une maison de ville en hauteur, tout en escalier intérieur et extérieur, avec un garage et une cave au niveau de la rue, les pièces de jour au premier, les chambres au second et au-dessus encore un grenier noir de suie. De 5 à 8 ans, on a des souvenirs. Toutes les pièces sont maintenant bien à leur place. Je revois la courette où ma sœur jouait à la balle, l’escalier étroit qui montait au jardin surélevé, les outils du père dans un bâtiment, le poulailler, le fil à linge au long de la maison mitoyenne, le pied de rhubarbe au bout du jardin. Mais les souvenirs d’intérieur l’emportent. C’est la première maison habitée du dedans. Alors, je revisite, pièce par pièce : le garage sans voiture, la cave où le tas de charbon aux boulets d’un noir luisant voisinait avec le tas de pommes de terre que mon père passait des heures à dégermer l’hiver ; la cuisine « aménagée » (disait-on déjà ainsi ?) avec ses « éléments » en formica qu’un ami de ma mère, menuisier, avait fabriqués sur mesure, la salle à manger dominée par un imposant poste de radio (je me souviens de l’éditorial de Jean Grandmougin, de la formule « Radio Luxembourg a choisi Lip pour vous donner l’heure exacte », et de Geneviève Tabouis s’annonçant par « Attendez-vous à savoir ») et la belle pièce donnant sur la rue, pas chauffée, interdite aux enfants parce que meublée d’un salon hors de prix qui représentait l’investissement de toute une vie. On y entrait en tremblant, comme les femmes de Barbe bleue. Au premier, j’avais une vraie chambre, pour moi seul, en haut d’un demi-pallier aux marches tournantes. De la chambre des parents, je revois une statue de la vierge sous cloche ramenée de Lourdes, posée sur la cheminée, et rien d’autre. Il me semble que je dormais dans la chambre des parents quand j’étais malade, ce qui arrivait souvent.
La maison d’Amiens, c’est surtout la maison liée aux premiers souvenirs de l’école. L’aller-retour entre la maison et l’école prenait plus d’importance que la maison elle-même. La maison n’était plus un espace protégé : elle s’ouvrait aux petits drames de l’école.
Me reviennent des cris à travers la cloison mitoyenne : la voisine battait les enfants placés chez elle. Ma mère l’avait dénoncée auprès de l’assistance sociale. Malgré la promesse d’anonymat, on craignait des représailles. D’autres mini-drames d’enfance, aux proportions démultipliées, se sont joués là : ma mère qui pleure parce que j’ai menti en accusant faussement ma sœur ; la tête de mon nounours qui roule sous le meuble, et ma mère qui rit de me voir désespéré, au lieu de prendre une aiguille et du fil.
Nous étions souvent malades, ma sœur et moi, et notre mère, conseillée par le médecin, prétendait avoir trouvé la cause : le climat humide d’Amiens, l’air pollué de la ville encaissée, dont elle répétait le surnom comme un refrain : « le pot-de-chambre de la Picardie ». Le deuxième déménagement a eu des raisons de santé. Le père continuerait à habiter le logement de fonction d’Amiens ; la mère et ses deux enfants iraient respirer le bon air de la baie de Somme.
Le Crotoy
Quelques économies avaient permis d’acheter cette maison délabrée. C’était une dépendance de ce qu’on appelait le Casino des Ormeaux, une grande bâtisse dans le style bord de mer des années 20. La toiture de la maison était crevée et les branches d’un arbre la traversaient. Mon père la remettait en état quand il venait le dimanche et je pouvais jouer avec ses outils le reste de la semaine. C’était une maison de rêve pour les enfants : elle donnait sur une impasse à peine goudronnée, sans voitures. Entre la maison et le muret de séparation, les Allemands ou les Français avait coulé une dalle de béton pour protéger des munitions : on avait un toit sur la tête pour abriter les dînettes et les cageots qui servaient de table et de chaises. Au rez-de-chaussée, une seule et grande pièce « à vivre », comme diraient les agents immobiliers d’aujourd’hui, où on faisait à peu près tout, la cuisine, la toilette dans l’évier, les devoirs sur un vrai petit bureau, et dans un coin, je montais et démontais les bouts de bois d’un cirque ambulant. À l’étage, seulement deux chambres : je dormais dans la chambre des parents. J’aimais le vent dans les branches du Casino, la pluie sur les ardoises, la peur que la maison s’envole par les nuits de tempête.
Comme j’étais maladif, j’étais contraint au repos forcé de la sieste d’été pendant que les autres enfants de mon âge jouaient sous mes fenêtres. Le soleil faisait danser les poussières dans les rayons de lumière découpés par les claires-voies des volets. La maison s’animait l’été. C’était une maison de vacances pour les autres, un oncle et une tante qui se prénommaient Reine et Claude, et je ne comprenais pas pourquoi ça faisait toujours rire, et surtout des amis estivants, des gens du Nord, qui posaient leur caravane au bout de l’impasse et qui venaient faire provision d’eau à la maison. L’arrivée de la caravane tirée par une grosse Ford verte était un événement, et leur départ presque un deuil. À nouveau, dans cette maison ouverte sur le sable, j’ai plus de souvenirs d’extérieur que d’intérieur : de longues promenades solitaires sur la plage, l’hiver, pour ramasser des trésors de pirate remontés par la marée, quelques virées à la remorque du fils du charcutier voisin, un galopin sorti de La Guerre des boutons. Ma mère m’interdisait de jouer avec lui. Mais l’interdit était superflu, car les petits crotellois, tous fils de pêcheurs, restaient entre eux en laissant sur la touche l’étranger qu’ils appelaient le « parigot », malgré ses efforts pour se faire accepter.
La sœur avait grandi et devait entrer au lycée ; il n’y en avait pas tout près. On a vendu la maison du bord de mer pour partir ailleurs.
Je suis retourné une fois voir la première maison, une fois aussi voir la deuxième, et je suis souvent repassé devant la troisième, jetant même un œil à l’intérieur parce que les propriétaires en sortaient, et je leur ai raconté que j’avais habité là, autrefois. Ils avaient conservé le « novopan », ces grandes plaques de copeaux pressés et vernis, dont mon père avait recouvert les murs.
Par chance, ces trois maisons existent encore. Elles n’ont pas été rasées par un immeuble, un supermarché ou un périphérique. Même si elles ne sont plus tout à fait dans ma mémoire, elles existent quelque part pour attester d’une enfance.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2012-2013.
Sujet : la maison d’enfance.
